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Le Choucas




Etymologie :


  • CHOUCAS, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1530 choucquas (J. Palsgrave, L'Éclaircissement de la langue française, Paris, éd. Génin, 1852 d'apr. FEW t. 21, p. 224a); 1557 choucas (P. Belon, Portraits d'oyseaux, fo70 rods Gdf. Compl.). Prob. formation onomatopéique. À rapprocher de l'angl. chough « id. » (FEW, loc. cit.).


Lire également la définition du nom choucas afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Coloeus monedula - Choucas des tours -

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Zoologie :


Selon Élisa Doré, autrice de « L’appel au décollage des choucas », (In : Pour la Science, vol. 538, no. 8, 2022, pp. 17b-17b) :


Dès l’aube, les choucas des tours, des oiseaux de la famille des corvidés, s’envolent ensemble par centaines ou par milliers. Chez ces oiseaux, cette remarquable coordination est une question de survie, afin de réduire le risque de prédation et maximiser le temps de recherche de nourriture, surtout en hiver, quand les conditions sont très variables. Comment prennent-ils la décision de quitter le gîte de manière parfaitement synchronisée ? C’est ce qu’ont découvert Alex Thornton, de l’université d’Exeter, au Royaume-Uni, et ses collègues.

Une hypothèse est que les oiseaux imitent leurs voisins proches quand ils les voient partir. Mais, selon les chercheurs, une synchronisation comportementale aussi précise – on compte au plus quatre secondes entre le premier et le dernier décollage – ne peut résulter que d’une décision collective, cadre nécessaire pour parvenir à un consensus capable de surmonter les motivations individuelles.

En étudiant six gîtes distincts, l’équipe a remarqué que les corvidés vocalisaient pendant de longues périodes précédant le départ en masse du groupe, au moment du lever du soleil. À partir de ces observations, ils ont évalué le rôle des vocalisations dans la coordination des départs des individus : plus l’intensité des appels augmentait, plus le départ était imminent. Les scientifiques ont alors diffusé des enregistrements de vocalisations aux choucas, afin de vérifier s’ils pouvaient avancer artificiellement le moment du décollage. Et ils y sont parvenus ! Les oiseaux se sont envolés jusqu’à six minutes et demie plus tôt qu’habituellement. L’intensité des appels est donc bien un signal déclencheur qui indique aux congénères l’intention de partir du gîte.

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Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


En Europe, un groupe de choucas (oiseaux noirs ressemblant à la corneille) qui se perchent sur une maison annonce que la famille va s'agrandir ou une rentrée d'argent. Toutefois, selon une superstition anglaise, le choucas isolé n'est pas de bon augure puisqu'il présage la mort. Il porte malheur également s'il se perche au sommet d'un toit ou tombe dans une cheminée.

Si les oiseaux volent autour d'une maison en croassant, c'est signe de pluie.

 



Symbolisme celte :


Amable Audin et Paul-Louis Couchoud, auteurs de "Le génie de Lyon et son culte sous l'Empire romain." (In : Revue de l'histoire des religions, 1955, vol. 148, no 1, pp. 44-67) rattache le choucas à la ville de Lyon :

Pour les Romains, tout individu, toute ville, tout être collectif avait son génie particulier, instigateur et protecteur de sa vie. L'idée de génie était liée à toute génération, à toute naissance. L'Empereur avait son génie, dont dépendait le salut de l'Empire. Rome avait le sien, dont le nom était tenu secret pour que les ennemis ne puissent l'invoquer. Les légions avaient le leur. La notion d'un Génie de Lyon remonte donc à la naissance de la cité. Le décret sénatorial qui a créé Lyon a, du même coup, donné l'existence au Génie de Lyon.

ICONOGRAPHIE DU GÉNIE : Un aureus à l'effigie de M arc- Antoine, émis en 43 avant notre ère, pour commémorer la fondation toute récente de la colonie, le figure à son revers. Chargé d'attributs entre lesquels un tri se fera par la suite, il est debout, tourné à gauche, nu et ailé, imberbe, radié. De la main droite, il tient un caducée. La gauche soutient la corne d'abondance (cornu copiae), qui restera son attribut typique. Le pied droit est posé sur un globe. Arc et L'aureus de Marc-Antoine carquois sont jetés sur l'épaule droite. Un bouclier repose à ses pieds. Pour qu'on ne se méprenne pas sur son identité, devant lui, perché sur un monticule — peut-être un omphalos — est un corbeau choucas, emblème héraldique de Lugdunum (Mont du Corbeau, selon une étymologie reçue dans l'Antiquité). La cornu copiae est liée au second nom, Copia, attribué à la colonie de Lyon. Tout le symbolisme rassemblé sur la personne de ce Génie paraît avoir été élaboré par le monétaire Publius Glodius, rhéteur célèbre, qui a signé le coin.

[...]

LE GÉNIE SE SUBSTITUE A LUG : Peu après le départ de Plancus, l'émission de l'aureus d'Antoine fait apparaître le Génie de Lugdunum. Ce Génie met l'accent sur un aspect nouveau de Lug, son aspect apollinien. Il a emprunté au dieu du soleil son attribut familier, le corbeau choucas, en grec lukos. De toute antiquité, cet oiseau était le compagnon de la lumière du jour1. Les Celtes l'avaient donné, sous le nom de lougos, en compagnon à Lug. Clodius, le monétaire d'Antoine, va donc le donner aussi pour compagnon au Génie de Lugdunum qui n'est autre que le vieux dieu local, sous une forme romaine.

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Littérature :


Florence Bancaud, dans un article intitulé "Kafka ou le nom impropre." (Germanica, 2004, no 34, pp. 9-18) étudie les résonances symboliques de la nomination chez Kafka :


Résumé : Cet article se penche sur le problème du nom propre et de l’identité chez Franz Kafka, chez qui l’on note une censure permanente du nom, liée à sa difficulté à assumer sa filiation et à revêtir une identité unique : il s’appelle Amschel en hébreu, son prénom, Franz, évoque la double monarchie austro-hongroise et son nom, Kafka, signifie « choucas », un oiseau dangereux, associé à la mort et à la ruine. Kafka parvient toutefois à surmonter cette errance du nom propre en faisant assumer son nom par les personnages de ses récits (Samsa, Karl Rossmann, Joseph K, puis K.), qui incarnent sa quête d’identité et son désir d’intégration dans la communauté des hommes. C’est donc en décomposant son propre nom comme un miroir éclaté, en jouant du jeu cabalistique des noms et de l’écart perpétuel entre le nom et ce qu’il signifie, donc en oscillant entre la dénégation du nom et le jeu de la nomination que Kafka parvient, paradoxalement, à se faire un nom dans la littérature, tout en restant, comme son œuvre, profondément insaisissable et interprétable à l’infini.


[...] Enfin, le nom « Kafka » est lié à un troisième réseau associatif : en tchèque, kavka signifie le choucas, le corbeau, la corneille. C’est l’emblème choisi par Hermann Kafka pour son magasin, mais surtout un symbole de morbidité pour Franz, qui associe toujours le cri des choucas aux ruines. Il écrit ainsi dans le Journal de 1910 : « J’aurais dû être ce petit habitant des ruines qui prête l’oreille aux cris des choucas » ou dans le récit intitulé Un vieux parchemin :


On ne peut pas parler avec les nomades […]. Pour se comprendre entre eux, ils crient comme les choucas… On ne cesse d’entendre ces cris de choucas. Nos mœurs et nos coutumes sont aussi incompréhensibles qu’indifférents.

Un vieux parchemin, Récits, Œuvres Complètes II, Paris, Gallimard, 1980, p. 489.


Ce réseau symbolique est associé à la mort, la ruine, l’absence de communication et à la solitude du paria auquel Kafka s’identifie, toute sa vie durant :


Mes ailes se sont atrophiées […]. Désemparé, je vais sautillant parmi les hommes. Ils me considèrent avec une grande méfiance. Car enfin je suis un oiseau dangereux, un chapardeur, un choucas […]. Un choucas qui rêve de disparaître entre les pierres… Je suis seul… comme Franz Kafka.


Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, trad. B. Lortholary, Paris, Maurice Nadeau, 1978, p. 19.

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Florence Godeau, dans un article intitulé "Flaubert sans frontières : rencontres, transferts, et autres métamorphoses". (LITTERA, 2022, vol. 7, pp. 87-97) établit un lien entre Flaubert et Kafka :


La lecture effective de « La Légende de saint Julien l’Hospitalier » par Kafka étant établie, peut être menée une analyse comparée du récit de Flaubert et les fragments non publiés du vivant de Kafka qui furent rassemblés sous le titre « Le Chasseur Gracchus ». L’analyse des contenus diégétiques et des motifs récurrents s’avère ici particulièrement éclairante : les éléments communs aux fragments du « Chasseur Gracchus » et à l’histoire de saint Julien narrée par Flaubert sont en effet suffisamment nombreux pour confirmer la possibilité d’une filiation souterraine, sans qu’il s’agisse pour autant, de la part de Kafka, d’un pastiche ou d’une réécriture du conte flaubertien.

[...]

Plus subtilement encore : dans le texte de Flaubert, un énorme choucas regarde fixement Julien lors de son errance à la recherche de proies qu’il ne parvient plus à atteindre, juste avant qu’il n’accomplisse, sans le savoir bien sûr, le double meurtre de son père et de sa mère :


Alors son âme s’affaissa de honte. Un pouvoir supérieur détruisait sa force ; et pour s’en retourner chez lui, il rentra dans la forêt.

Elle était embarrassée de lianes ; et il les coupait, avec son sabre quand une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une panthère fit un bond par-dessus son épaule, un serpent monta en spirale autour d’un frêne.

Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait Julien ; et, ça et là, parurent entre les branches quantités de larges étincelles, comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt toutes ses étoiles. C’étaient des yeux d’animaux, des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.

Julien darda contre eux ses flèches ; les flèches, avec leurs plumes, se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur jeta des pierres ; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit, aurait voulu se battre, hurla des imprécations, étouffait de rage.


On sait qu’en tchèque, Kavka (qui se prononce Kafka) signifie « choucas » ; mais on doit aussi se souvenir que le patronyme latin « Gracchus » a pour probable étymon le mot latin graculus, qui signifie… « le choucas ». La barque, enfin, peut être elle aussi un motif soulignant le lien caché entre Le Chasseur Gracchus et le texte de Flaubert : Julien remplit grâce à elle les fonctions de passeur charitable, sur un fleuve impétueux, et Gracchus, qui erre entre vie et mort en raison d’une erreur de manœuvre d’un nocher qui n’était pas Charon, arrive sur une barque dans le port de Riva…

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