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  • Anne

Le Bétel






Étymologie :

  • BÉTEL, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1515 beteille « masticatoire tonique et astringent composé essentiellement de feuilles d'une espèce de poivrier » (M. du Redouer, S'ensuyt le Nouveau monde et nauigations [...], translate de Italien en Langue françoise, fo48 rodans Arv., p. 92 : Tout le iour aussi bien les hommes comme les femmes mangent d'une fueille qui s'appelle Beteille, laquelle faict la bouche vermeille et les dens noires) ; 2. 1572 betel (Commentaires de M. Pierre André Matthiole, traduits du latin par Jean Des Moulins, pp. 34-35, ibid., p. 94) ; 3. 1575 betel (A. Thevet, La Cosmographie universelle, I, fo395 vo, ibid. : Il y a aussi [à Calicut] de toutes senteurs, et mille sortes de Simples, tels que sont Rheubarbe, l'Agaric, le Storax, Myrrhe, Aloës, fueille Indique, qu'ils nomment Betel [en it. dans l'éd.], et choses pareilles). I est empr. au port. par l'intermédiaire de textes ital., 2 par l'intermédiaire d'un texte lat. ; 3 est empr. directement au port. betel « id. », attesté dep. 1500 (sous la forme betele, Navegação de P.A. Cabral, cap. 12 dans Dalg.), et empr. au malayalam vettila « id. » (FEW t. 20 s.v., König, p. 31, Dauzat 1968, Bl.-W.5) composé de veru « simples » et ila « feuille » (Dalg. et Mach., s.v. betel).


Lire également la définition du nom bétel afin d'amorcer la réflexion symbolique.


Autres noms : Piper betle ;

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Botanique :


André Mercier dans un article intitulé "L'aréca et le bétel." (In : Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 13ᵉ année, n°2, février 1944. pp. 28-30) propose une description succincte du bétel :


Le Piper Betle ou bétel [Mâgavalli et tâmbûli, en sanscrit ; Khamnchémpan (konk)] est une plante grimpante qui pousse précisément dans les endroits plantés d'arecs. C'est une liane, vraisemblablement originaire de Java, qui croît dans toute l'Inde, à Ceylan, dans l'Archipel de la Malaria, toutes les parties chaudes et humides de l'Extrême-Orient.

Cette plante, aux tiges ligneuses et rampantes qui portent de nombreuses racines adventives, aux feuilles obovales et lisses, aux petites fleurs dioïques a été l'objet, surtout au début du XXe siècle, de nombreuses tentatives de culture commerciale. A ce sujet, nous lisons dans le Journal d'agriculture 25 tropicale cents. de A raison mars 1905 de 10.000 : « . . .une lianes liane à l'acre, rapporte un dixième 300 feuilles d'acre par doit an, laisser, valant paraît-il, 60 roupies de bénéfice par an. Le bétel est considéré, malheureusement, comme la plus coûteuse des cultures : il exige un terrain particulièrement riche ; ce dernier veut être bêché profondément, drainé, clôturé. Il faut planter des perches et y faire monter les lianes. Le sol demande à être paillé continuellement avec des feuilles de keppetiga, et, en saison sèche,cm sur il faut l'arroser tous les jours. »

Les feuilles du Piper Betle contiennent "une huile essentielle, volatile, isolée par Kemp en 1885, et qui, traitée par la potasse donne un phénol antiseptique puissant connu, sous le nom de « chavical ». Selon le « Hitopadexa », la feuille de betle possède treize propriétés : elle est acide, amère, échauffante, douce, salée, astringente ; elle chasse les gaz, le phlegmon, les vers ; elle dissipe la mauvaise haleine, nettoie et embellit la bouche et excite les sensations voluptueuses.

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Usages traditionnels :


Dans un article intitulé "L'aréca et le bétel." (In : Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 13ᵉ année, n°2, février 1944. pp. 28-30) André Mercier rapporte une pratique traditionnelle des hindous :


Il convient de parler du classique Viddo ou pan supari, masticatoire dont les hindous usent quotidiennement, qu'ils s'offrent les uns aux autres ou présentent à leurs amis en signe d'affection et de civilité.

On le prépare communément de la façon suivante : on prend une feuille de bétel, on la plie en deux ; avec les doigts on enlève le pétiole et la nervure du milieu. Sur l'une des deux moitiés de la feuille, on étend une couche très mince de chaux éteinte, sorte de stuc généralement fabriqué avec des coquillages calcinés puis on ajoute de la noix d'areca, plus ou moins, selon les goûts, mais habituellement, la moitié d'une noix suffit. Celle-ci est coupée, à l'aide d'un couteau spécial, en tranches extrêmement fines. Enfin, la feuille est repliée,- attachée avec un clou de girofle et la « chique » est prête.

Dans la confection de ce masticatoire, on peut ajouter — ce qui en augmente la valeur — du tabac, des épices telles la cannelle, le cachou, la cardamome et autres plantes aromatiques, voire du camphre. Toutefois, certains amateurs préfèrent n'incorporer ces ingrédients qu'après avoir commencer à mâcher la feuille de bétel contenant seulement la chaux et la noix d'arec. Ajoutons que pour broyer correctement la chique de bétel on ne doit se servir que des molaires, aussi, les vieillards qui ont perdu ces dents, écrasent, avant usage, avec un pilon de laiton, les ingrédients constitutifs du masticatoire qui sont, à cet effet, introduits dans un petit cylindre de 9 cm. sur 3 cm.

Pour préparer leur masticatoire, les naturels du Laos et du Siam associent à la noix d'arec les rhizomes aromatiques du « keempferia angustifolia Roscoe », espèce de galanga, voisine des curcuma, récoltée en Cochinchine.

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Pierre Le Roux, auteur d'un article intitulé « VIENS CHIQUER LE BÉTEL ! » Substances dopantes chez les Jawi (Patani, Thaïlande du Sud) (p. 65-86 in A. Hubert et Ph. Le Failler : Opiums. Les plantes du plaisir et de la convivialité en Asie, Paris, L’Harmattan (“Recherches asiatiques”), 446 p., 2000) témoigne de pratiques ancestrales liées à la consommation de bétel :


Les substances traditionnelles : L’arec et le bétel

Le bétel (Piper betel Linn., liane de la famille des Pipéracées), et l’arec (Areca catechu Linn., palmier aréquier) sont présents lors de toute cérémonie impliquant un bohmo. Pour les Jawi le bétel possède intrinsèquement un savoir, une puissance (ilmung). En français, on dit « chiquer le bétel », c’est-à-dire qu’on focalise sur la feuille de bétel plus que sur la noix d’arec qui constitue cependant, sinon la part la plus importante de l’ensemble, du moins sa moitié exacte, comme si parlant d’un couple on oubliait de mentionner le mari (ou l’épouse). Si les Jawi disent en effet makè pinè, « manger l’arec » pour exprimer ce que nous désignons par l’expression « chiquer le bétel », de même que beaucoup d’autres sociétés d’Asie du Sud-Est consommatrices de bétel et d’arec, ils parlent, désignant la chique préparée, de pinè siréh qui signifie au sens propre « arec, bétel ». Ils n’utilisent jamais, pour désigner la chique, le seul terme siréh (« bétel ») ou le seul terme pinè (« arec »). Si cette union nucléaire est toujours, dans le cas d’une chique, insécable, en revanche, il existe une substance obligatoire mais complémentaire, la chaux blanche ou rouge (Ca(OH)2 dioxyde de calcium), et des adjuvants tels que le gamè (décoction de feuilles de Uncaria gambir de la famille des Rubiacées) assez rare chez les Jawi, et surtout le tabac, bbaka (Nicotiana tabacum Linn. de la famille des Solanacées). La chaux blanche kapu est utilisée exclusivement par les Jawi alors que la chaux rouge (kapu mèroh) est consommée par les Thaïs. La chaux rouge est assimilée par les Jawi aux rituels proprement bouddhiques.

La chique de bétel-arec outre son rôle de porte surnaturelle, de stupéfiant, d’antalgique ou de coupe-faim, joue un très important rôle thérapeutique, notamment la feuille de bétel proprement dite. La chique peut et doit être consacrée par le souffle du bohmo qui récite une « invocation du bétel » (il y en a de nombreuses, appropriées à chaque cas). Elle est ensuite consommée comme médicament. Sa valeur thérapeutique dépend du type d’invocation. L’exemple suivant est un philtre d’amour. L’invocation est soufflée sur la feuille de bétel puis sur la noix d’arec et la chique est offerte à la personne désirée afin qu’elle la consomme et succombe aux charmes du donateur (c’est-à-dire de l’amant timide ou jusque-là éconduit).


Invocation pour la chique de bétel (ilmung buwa’ siréh)


hé siréh pa’ ku hèpa’ pa’ ku makè pitu wanasari

tubôh ku mesiréh kalo melipa’ saro ku sepeti chayo mato hari

ông manih dini dinéng ku manih

manih ku di gawè nyang banyo’

sekeliyè sa’ning panè ka’ ku sepuchô’ asè denga garè


« Hé ! bétel quatre, je fais quatre chiques, je mange la porte Wanasari

ton corps j’en fais une chique de bétel (?) jolie vierge pareille au soleil

(?) sucrée, ici j’ai une sensation sucrée

sucrée, (?) beaucoup

enfin comme cela tu regardes vers moi

la cime des arbres, le tamarin et le sel. »

Bohmo Maréh Marodéng (village de Sudang, Patani)


Ainsi, chez les Malais au sens large, c’est-à-dire non seulement dans la Péninsule malaise, incluant les Jawi, et dans l’ensemble du monde austronésien sinon dans la quasi-totalité de l’Asie du Sud-Est, la chique de bétel intervient traditionnellement à toute étape rituelle importante, témoin privilégié et acteur des cérémonies de guérison, de propitiation, des transes et des possessions, des opérations ésotériques de voyance, des danses magiques, mais aussi lors des grands rites de passage tels que la naissance du nouveau-né, la circoncision et l’excision c’est-à-dire, chez les Jawi, l’entrée dans l’âge adulte et par extension dans la religion, le mariage, le décès et le rituel funéraire. Alors que, depuis quelques décennies seulement, l’usage de la chique de bétel et d’arec a quasiment disparu du paysage social et culturel d’Asie du Sud-Est, à part quelques rares exceptions ça et là, dans la société jawi, pourtant malaise d’origine et d’espace social large et rural et donc plus sujette à une telle transformation qu’un groupe ethnique restreint et enclavé, le bétel et l’arec demeurent omniprésents dans la vie quotidienne en tant que gage de la parole donnée, en tant que lien d’assujettissement et de tutelle volontaire ou accepté, comme l’est le serment du sel dans d’autre sociétés, et en tant qu’offrande proposée non seulement aux mânes mais plus simplement au visiteur de passage, à l’hôte de marque, expression de la courtoisie et de l’hospitalité d’une société qui accorde de l’importance aux relations de communication et à la construction et à l’entretien de réseaux, tant politiques, économiques que familiaux. Une maison sans bétel c’est-à-dire une maîtresse de maison qui ne présente pas à son hôte le nécessaire à chiquer (cherano), c’est-à-dire le panier contenant les feuilles de bétel, les noix d’arec, les ciseaux à arec (kati), le pot à chaux et le pot à tabac, est une maison inhospitalière dans laquelle on ne revient pas, en 1995 comme en 1895. Il est vrai aussi, outre toutes ces bonnes raisons ethnographiques, que la chique de bétel, lorsqu’on est rassasié, c’est excellent et cela constitue un plaisir des sens.

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Symbolisme :


Selon André Mercier dans "L'aréca et le bétel (suite)." (In : Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 13ᵉ année, n°4, avril 1944. pp. 58-60) :


Quand on a trouvé un jour favorable pour un mariage, pour commencer à creuser un puits ou entreprendre une affaire d'importance, on en donne avis aux amis et connaissances et, c'est sous le signe du bétel que les faire-part sont dressés.

C'est ainsi, que plusieurs fois, m'écrivait le R. P. F. Bonnel, professeur au Saint-Michael's College de Batticaloa (Ceylan), nous eûmes une annonce de mariage imprimée sur une feuille de bétel ; non pas naturelle, mais très artistiquement reproduite, en couleurs, par l'imprimeur du billet. Toutefois, un véritable faire-part de mariage consiste en une noix d'arec et du bétel accompagnés d'un message de celui qui publie l'événement.

Le bétel, ce masticatoire dont nous avons exposé la préparation, est offert après les repas, aux mariages, aux enterrements et chaque fois qu'un visiteur est admis dans la maison.

Dans les mariages et les visites, on sert le bétel (avec les accessoires) deux fois : à l'arrivée en même temps que l'on présente une natte pour s'asseoir. Puis l'on cause et l'on offre de l'eau dans un pot de laiton parfaitement propre et luisant. On ne doit pas y appliquer les lèvres mais laisser tomber l'eau d'une certaine hauteur dans la bouche. Quand on s'est rincé la bouche, on présente quelques douceurs (gâteaux de sucre et de coco, bonbons anglais, etc...) puis une deuxième feuille de bétel qui signifie : « maintenant, vous pouvez partir. » [...]

Selon la Revue du Folklore français, le garçon qui, dans certaines régions du Tonkin, désire prendre une jeune fille pour femme, se rend, accompagné de quelques camarades, au domicile de cette jeune fille. Tout le monde s'asseoit autour du foyer installé dans la salle commune et on prépare une branche de ce fameux « Gâg Cu » ou « Cây tien », qui mise au feu laisse échapper une sorte de résine avec laquelle on se noircit les dents. Puis, après quelques heures de bavardage, le garçon et les camarades s'en vont. Mais, auparavant, le soupirant a eu soin de déposer dans un coin un panier contenant, entre autres choses des feuilles de bétel et un anneau sorte de bracelet. Si le lendemain, la jeune fille ne lui a pas renvoyé le panier et son contenu, c'est qu'elle accepte qu'on lui fasse des avances. [...]

André Coué, dans une description de la fête du «Têt » ou jour de l'an annamite, rapporte que le matin du jour de l'ouverture de la fête du Têt qui a lieu le dernier jour du douzième mois de l'année annamite, on plante devant la maison une perche de bambou ne présentant plus à l'extrémité qu'un plumet de feuilles. Son érection donne lieu à une cérémonie : on brûle trois bâtonnets d'encens, on fait une prière à « Duc Thai Thuong » et on fixe au sommet de la perche l'amulette « Tû tung ngù hoanh », personnelle à ce génie ; plus bas, on accroche un petit panier contenant une chique de bétel, des noix d'arec , des papiers votifs ainsi que de l'or et de l'argent en papier. Ces pratiques ont la vertu de chasser le démon « Son thao », qui apparaît souvent le premier jour du Têt et dont la venue cause de grands ravages. [...]

On peut, par cette courte étude, se rendre compte de l'importante place que tiennent le « piper betle » et « l'areca catechu » dans l'ethnographie des peuples qui vivent dans leur zone de végétation.

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Dans « VIENS CHIQUER LE BÉTEL ! » Substances dopantes chez les Jawi (Patani, Thaïlande du Sud) (p. 65-86 in A. Hubert et Ph. Le Failler : Opiums. Les plantes du plaisir et de la convivialité en Asie, Paris, L’Harmattan (“Recherches asiatiques”), 446 p., 2000), Pierre Le Roux explore des rituels magiques liés au bétel :


* Un exemple du rôle du bétel : le cérémoniel de mariage

Le mariage (nikoh) est arrangé par les familles qui se mettent d’accord sur le prix de la fiancée (llanyo) et est officialisé devant l’imam avant la date fixée pour la cérémonie par la remise de la somme due aux parents de la jeune femme par son prétendant. Après l’enregistrement de l’union devant l’imam, les familles organisent une petite cérémonie. Le jour dit, le prétendant et sa famille arrivent en procession vers la maison des parents de la jeune fille. Le jeune homme porte sur la tête une offrande de feuilles de bétel en pièces montées de plusieurs étages et haute de plus de 50 cm, nommée isi siréh (1) qu’il vient offrir à ses beaux-parents. Il dit : « mano tô’ bèsè wé » « où sont mes beaux-parents ? ». Ceux-ci, les mains en coupe, réceptionnent l’offrande. En échange, la jeune fille tend un panier à bétel apprêté aux parents du jeune homme en répétant la même formule et en ajoutant : « mari paka’ makè pinè dulu » « vous êtes venus en nombre, prenez une chique de bétel au préalable » les invitant ainsi chez elle. La famille du jeune homme chique donc le bétel et l’arec puis elle est conviée à monter dans la maison de la jeune fille : « mari lah mari kito naé’ tah rumoh » « venez donc chez nous, montez dans la maison ». Une fois le jeune homme « vierge » (ano’ tuno) dans la maison, un bohmo lui tend « l’âme » (le gâteau de riz gluant à trois couleurs) afin qu’il prélève du riz par trois fois. Puis le bohmo tend l’âme à la jeune fille « vierge » (ano’ daro) qui prélève à son tour par trois fois. Le bohmo observe les deux jeunes gens prendre le riz gluant sur l’âme (pour cerner leur caractère et énoncer ses prédictions) et il récite une invocation. Après cette cérémonie, le couple se baigne ensemble sur la véranda. Jadis, chacun était juché sur une personne nommée kudo (cheval) pour ce bain rituel. De nos jours, le couple se baigne sans se jucher, quand il se baigne. Le bohmo (ou la sage-femme tô’ bidè) place une fleur de cocotier sur la tête de chacun des jeunes gens et fait couler de l’eau consacrée par le souffle du bohmo, de la fleur sur la tête. A l’issue, tous partagent un repas offert par la maisonnée. Ensuite, tous vont en procession dans la maison des parents du jeune homme où la même cérémonie est répétée, bain inclus. Cette fois, le couple est juché sur un tabouret nommé kkudo. Après la cérémonie, les familles organisent un grand festin où sont invitées généralement plus de deux mille personnes.


* Rôle du bétel dans les danses magiques

Les Jawi ont pratiqué et pratiquent encore de grands théâtres rituels plus connus sous le terme générique de « danses magiques ». Il s’agit de cérémonies dansées ou musicales, avec offrandes. Ces grands rituels ont tous pour objet la guérison d’individus atteints d’une maladie particulière par le rejet et la fuite de l’esprit malin responsable de cette maladie. Les grandes danses magiques des Jawi sont, par ordre d’importance, la danse tteri (putri en malais), la danse beliè (belian en malais) d’invocation de l’esprit du lion ou tigre-garou halo (Le Roux 1994b : 475 sq.), la danse de guérison mo’yong (makjong en malais), le nnoro ou le manora des Siamois (Jeanne Cuisinier 1946 ; Christine Hemmet 1992) et le ddika, culte familial des ancêtres, danse curative et propitiatoire et art martial plus connu sous le nom malais silat.

La musique de chacun de ces grand rituels, y compris lors d’un royè kulé’ (wayang kulit en malais), théâtre d’ombres, symbolise la voix des ancêtres et celle des esprits invoqués. Au début d’un récital, quelle que soit la danse, le chanteur, ou l’officiant principal, n’intervient pas. Il chante, « supporte » la musique comme disent les Jawi, ou intervient une fois que les divers instruments de l’orchestre ont joué simultanément une cacophonie rituelle (tabô, « jouer tous ensemble ») (2) qui rappelle sur le plan sonore ce moment où les musiciens occidentaux accordent leur instrument, prélude au concert de musique symphonique qui va suivre. La musique de ces danses magiques est d’ailleurs assimilée à la voix des mânes ancestrales et des esprits invoqués ou dérangés. Avant de pratiquer, il faut faire des offrandes généralement composées d’eau claire, d’un œuf, de riz gluant de trois couleurs, de beretéh – riz soufflé rituel – de menue monnaie, et surtout d’une chique de bétel et d’arec. Ces offrandes sont consommées après le jeu à l’exception des chiques de bétel qui le sont à la fois par les officiants et les musiciens pendant la cérémonie, leur permettant de revenir parmi les hommes ou d’échapper à l’emprise de l’esprit ou des mânes courroucés. Intercesseurs entre nature et espace mythique les bohmo ou guérisseurs permettent en effet la communication entre ces mondes à l’aide de portes symboliques. Les principales sont, outre la flamme d’une bougie qui symbolise le vent, c’est-à-dire les esprits malins responsables des maladies, la chique de bétel et d’arec – et le sel. C’est la raison qui fait que si un individu est ivre de bétel, il mange du sel (garè) pour retrouver sa lucidité et son bien-être car les pouvoirs de ces substances sont censés s’équilibrer.

Le bohmo Pa’do Mih du village de Sudang (province de Patani) est maître de ddika de même que Chépoh, sa cousine, fille du maître de Pa’do Mih. Ce maître, nommé Burahéng, était le plus célèbre pratiquant de ddika de la région. Un matin, Chépoh se réveilla tétanisée, au terme d’une transe qui avait duré toute la nuit. Elle était dans un état cataleptique (godo). Son mari, Samah, maître de ddika lui-aussi, la questionna. Elle ne répondit pas mais lui porta un coup et recquéra Pa’do Mih qui vint à son chevet. Par la voix de Chépoh, c’est à la fois l’ancêtre originel et l’un de ses descendants, l’esprit de feu Burahéng, le maître de Pa’do Mih, qui s’exprimèrent. Celui-ci, par le biais de sa fille possédée, envoya des coups de ddika à son élève qui était en faute vis-à-vis de lui car n’ayant pas pratiqué le ddika depuis longtemps. Jouer le ddika, c’est-à-dire l’orchestre de ddika, c’est pratiquer la danse martiale où s’exprime la voix du maître. Pa’do Mih devait réparer la faute en organisant un dduri, c’est-à-dire un festin collectif, une cérémonie avec offrandes (3). Celui-ci accepta, prépara une chique de bétel, invoqua celle-ci et souffla sur elle puis la tendit à Chépoh qui la mangea.


Notes : 1) C’est la même offrande qui est apportée annuellement par les villageois du littoral de Sai Buri pour la bénédiction de la mer. Outre les cérémonies collectives, voire officielles, les individus, aussi bien Thaïs que Jawi, viennent aussi durant les trois nuits de « pleine lune » sur la grève, édifiant de leurs mains un monticule de sable dans lequel ils plantent des petits drapeaux de coton blanc, rouge et bleu. Ils prient, demandant l’absolution de leurs fautes, en propiciant le sort à venir, puis ils se purifient en se baignant dans la mer, achevant ainsi ce rituel qui est aussi une fête appréciée des jeunes gens.

2) J. Cuisinier (1936 : 50) hésite entre tabur, « semer, éparpiller des graines », et tambur « tambouriner ». Pour les musiciens jawi, tabô, homonyme de « semer », désigne simplement cette cacophonie musicale initiale et rituelle.

3) 9 J. Cuisinier (1936 : 10) fait remarquer en note que « en réalité kenduri vient du persan kundur, encens, et la fumée de l’encens ou du benjoin accompagne toujours les offrandes ».


Invocation pour la chique de bétel afin de donner à être aimé (ilmung makè pinè buwi’ orè seda’ )


hé pinè setaka mudo siréh setaka riyo

hé setamong dudô’

hé bulè penuh penamo di muko aku

hé siya nung mari kaséh sayè ke aku

rénu denè ke aku chito ra’so ke aku ke siyè belah ke aku

ta’ mari kaséh sayè ke aku

chito ra’so ke aku derako lah mung ke pado alloh

sidi guru sidi di aku

sidi berka’ kato la illah la ilalah.


« hé ! avec une main de feuilles de bétel fraîches

une pile de feuilles souriantes

hé ! il y a une vraie meule, c’est la pleine lune sur mon visage

hé esprit, vient ! apporte-moi l’amour

fais-la penser à moi, fais-la m’aimer

Si elle ne vient pas m’aimer, si son amour ne vient pas vers moi

c’est une traîtrise envers Dieu.

Le maître invoque ainsi, le magicien invoque

Il n’y a de Dieu que Dieu ! »

Bohmo Maréh Marodéng (village de Sudang, Patani).


Elle sortit alors de sa tétanie, guérie… De tels cas se sont présentés à plusieurs reprises à l’hôpital municipal de Patani. Pour une raison inconnue médicalement parlant, des hommes, dans la force de l’âge, pratiquants de ddika, se mourraient. Impuissants à les soulager de leur tétanie, les médecins laissèrent les parents des malades pratiquer les rites liésau ddika. Ceci fait, les malades recouvrèrent la santé et s’en retournèrent chez eux.

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Mythes et légendes :

D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


BETEL (en sanscrit, tâmbûla ; cf. areca). — Le traité indien Hítopadeça attribue à la feuille de bétel treize propriétés que l’on obtiendrait difficilement, même dans le ciel. Cette feuille est aiguë, amère, échauffante, douce, salée, astringente ; elle chasse les vents (vataghna), le phlegme (kaphanâçana), les vers (kr’imihara) ; elle emporte les mauvaises odeurs ; elle orne la bouche ; elle nettoie et elle excite la volupté. Le missionnaire italien du XVIIe siècle, Vincenzo Maria da Santa Caterina, nous apprend, d’après les traditions indiennes, que l’arbre du bétel a été apporté du ciel par Arguna, lequel, dans son voyage au paradis, en vola une petite branche qu’il vint planter sur la terre. C’est en souvenir de ce fait que les Indiens qui désirent planter du bétel en volent toujours les petites pousses. Dans l’île de Java, on mâche le bétel (proprement le siri ou chavica siriboa, une variété du chavica betel, du piper betel) (1), pour devenir beau. Dans le premier conte de la Vetalapan’cavinçatî, le roi, en envoyant une courtisane séduire le pénitent suspendu à un arbre, qui se nourrit seulement de fumée, a soin de lui donner des noisettes d’areca (bétel-nut), que l’on mange avec le bétel, probablement dans l’intention d’exciter à la volupté. De même, dans les noces indiennes, les jeunes mariés, au moment même où le mariage s’accomplit, échangent entre eux la même noisette (2). Le voyageur italien Barthema (XVIe siècle) disait avoir appris un autre usage indien qui se rapporte au bétel : « Lorsque, dit-il, le sultan veut faire mourir quelqu’un de sa suite, il lui crache sur la figure, après avoir mangé du bétel avec l’areca ; par suite de cette salive, qui est, dit-on, un poison, une demi-heure après, celui sur lequel le roi aura craché, devra mourir. » Peut-être le roi crache-t-il pour montrer son mépris, et pour condamner à mort la personne tombée en disgrâce, que les soldats vont bientôt exécuter, ou qui s’ôtera d’elle-même la vie.


Notes : 1) Cf. Giglioli, Viaggio interno al globo della Magenta, Milan, 1876, p. 138.

2) Cf. Ibn Batuta, cité par Yule Cathag, London, 1866.

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