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La Voie Lactée




Origine de l’expression « Voie lactée » et appellations :


Selon Guillaume Delmeulle auteur de La Voie lactée dans l’Antiquité, entre mythologie et science. (Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, 2018.) :


La plus ancienne façon de se représenter et de désigner la Voie lactée n’est pas connue avec précision. Dans le domaine des langues sémitiques, pour certains chercheurs, les Akkadiens associaient la Voie lactée à un Serpent-rivière (Nirah ou Timat). Pour d’autres, la Voie lactée serait l’arc du dieu Anu. Les Égyptiens quant à eux voyaient peut-être dans la Voie lactée la représentation de la déesse Nout ou un équivalent céleste du Nil. Dans le cas de l’indo-européen, la connaissance même de la Voie lactée questionne. Les Indo-européens avaient-ils un terme pour désigner la Voie lactée ? Et si oui, lequel ? La question reste ouverte aujourd’hui. Cependant en étudiant Homère, en comparant avec les textes védiques ou même en regardant les figurations mycéniennes, il semble que les Indoeuropéens considéraient la Voie lactée comme un fleuve céleste48. Tout d’abord, c’est dans l’expression δι(ε)ιπετής, attestée chez Homère à propos de fleuves, qu’il est possible de retracer cette vision de la Voie lactée comme un fleuve céleste. Le préfixe διι renvoie à une réalité céleste tandis que la racine πέτης désigne un objet qui tombe. Lorsqu’il est utilisé pour qualifier une rivière, l’adjectif représente donc une rivière qui « tombe du ciel », peut-être, selon L. M. West, la Voie lactée. Ensuite, le védique propose également des noms pour référer à des rivières célestes. Ainsi, il existe un Indus céleste ou encore un Gange céleste, prolongement divin du Gange terrestre. Le fleuve céleste représente sans doute la Voie lactée. Enfin, les Mycéniens ont laissé quelques figurations qui suggèrent la Voie lactée comme une rivière dans le ciel. En effet, sur certains anneaux en or, ils ont dessiné des phénomènes célestes facilement identifiables comme le soleil ou la lune. À leurs côtés, ils ont également figuré d’autres phénomènes plus compliqués à identifier. Par exemple, un bandeau en-dessous de la lune et du soleil pourrait évoquer un fleuve, correspondant possible de la Voie lactée (figure 7). Sur base de ces différents indices, il est possible d’envisager que les Indoeuropéens et, dans leur lignée, les premiers peuples grecs se représentaient la Voie lactée comme une rivière qui traversait le ciel. Cependant, il faut bien avouer qu’en l’absence de témoignages directs, les traces restent pauvres pour cette période et que ce ne sont là que des hypothèses. En ce qui concerne les Grecs à partir de l’époque classique, la situation est tout autre. Ils ont laissé des écrits qui permettent d’avoir une idée claire de leur manière de nommer la Voie lactée.

[...]

La Voie lactée a fasciné dès l’Antiquité et a reçu diverses appellations qui reflètent l’évolution des conceptions que les Anciens avaient de la Voie lactée au fil des époques, de la mythologie à la science, du terme grec γάλα à la dénomination plaga lactea de Sénèque. Un point commun à toutes ces appellations existe. Quelle que soit la conception évoquée, la notion de lait apparaît. Elle provient d’un phénomène qui a frappé les esprits : la couleur blanche de la Voie lactée. Toutes sortes d’explications sont nées pour tenter d’en découvrir l’origine, à commencer par des mythes et des légendes.

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Astronomie :


Paul Damiani, auteur de "Civilisations précolombiennes et voie lactée". (In : Journal de la société française de statistique, 1989, vol. 130, no 4, pp. 224-236) présente rapidement la Voie lactée :


Au milieu de ces constellations, traversant le ciel, on peut voir la Voie lactée ; c'est une sorte de bande laiteuse de contours assez flous. Sa largeur, d'environ 15 degrés, est très inégale de même que son éclat laiteux. On y trouve quelque zones sombres,. Pour un observateur situé sur la Terre, c'est notre Galaxie vue par la tranche. La Voie lactée a toujours frappé l'imagination populaire au cours des âges. Pour l'ancienne Egypte, la barque d'Osiris voguait sur le fleuve de la Voie lactée qui irriguait le pays des morts. Pour l'ancienne Grèce, elle était composée des gouttes de lait répandues sur le ciel par Junon nourrissant Hercule. Enfin dans les campagnes françaises, au Moyen Age, elle était désignée par le nom de « Chemin de Saint-Jacques ».




Symbolisme :


Paul Damiani dans "Civilisations précolombiennes et voie lactée". (In : Journal de la société française de statistique, 1989, vol. 130, no 4, pp. 224-236) relie la voie lactée au culte des morts :


HYPOTHÈSES SUR LES CROYANCES CONCERNANT LA VOIE LACTÉE.

Nous proposons les hypothèses suivantes sur les croyances qui s'attachaient à la Voie lactée. Nous pensons que, dans certaines religions de l'Antiquité, la Voie lactée était associée au culte des morts. La Voie lactée était le fleuve des morts et les étoiles qui la composaient représentaient les esprits des ancêtres. A sa mort, le corps du défunt était placé dans un lieu choisi de façon qu'une étoile donnée de la Voie lactée passât à la verticale de ce lieu. L'esprit du défunt pouvait alors rejoindre celui de ses ancêtres. Cette étoile, représentant, en quelque sorte, la porte d'entrée au royaume des morts, était déterminée par la latitude du lieu. En suivant cette étoile, on pouvait être amené à faire des pèlerinages, d'est en ouest, sur le parallèle dont la latitude était égale à la déclinaison de l'étoile. Dans ces religions, la Voie lactée était souvent représentée par un serpent. Après la disparition des anciennes religions, ce rôle de la Voie lactée dans le culte des morts a disparu. Nous pensons cependant que l'habitude de faire référence à une étoile de la Voie lactée pour repérer un lieu saint ou un pèlerinage, s'est conservée dans les traditions populaires. C'était un moyen commode pour les pèlerins et les marins de se diriger, avant l'apparition des procédés modernes d'orientation.

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Symbolisme celte :


Joseph Vendryes dans ses "Variétés étymologiques." (In : Etudes Celtiques, vol. 2, fascicule 3, 1937. pp. 127-136) évoque rapidement la Voie lactée :


M. Charpentier l'appuie de considérations savantes sur la « voie lactée », route solaire, chemin des dieux et des âmes, sur laquelle les vaches divines que sont les étoiles ont laissé tomber en marchant quelques gouttes de leurs mamelles pleines. Il rappelle surtout l’importance qu’avaient pour des peuples pasteurs les soins à donner aux troupeaux ; leur vie était réglée, comme celle de nos paysans, par les travaux de la basse-cour ou de la ferme. La traite marquait une certaine heure de la journée; l’heure de la nuit où les étoiles sont le plus brillantes pouvait représenter à leurs yeux celle où s’accomplissait la traite des vaches célestes. C’est ainsi que βουλυτός désigne chez les Grecs le moment où l’on dételle les bœufs après le travail, comme chez les Hindous samgava désigne l’heure où l’on rassemble les vaches (Rig-Veda, V, 76.3, Ath.-V., IX, 6.46, cité par Zimmer, K. Z., XXX, 17).

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Mythologie :


Dans Le Sahara vient des étoiles bleues : Merveilles du cosmos (Librairie Arthème Fayard, 2015) Jean-François Becquaert recense différente mythologies du monde à propos de la Voie lactée :


Mythologies de la Voie Lactée : Il convient de s'immerger à nouveau dans les légendes anciennes éclairées de l'exposé scientifique. Qu'il nous soit permis de nous en émerveiller pleinement : les mythologies de la Voie lactée figurent parmi les plus belles qu'il nous ait été donné de lire.

La Voie lactée rayonne à travers ces symboles primordiaux : animal, demeure, chemin, fleuve, lait, serpent, arbre ; empruntée par les âmes et les oiseaux, les pèlerins, les explorateurs, elle marque la frontière entre le mouvement et l'immobile, l'homme et l'éternité.

Thématique de l'Animal : Pour les Bushmen du Botswana, la Voie lactée symbolise l'Échine de la Nuit - considérée comme un être vivant. Analogiquement, les Samoyèdes de Sibérie la visualisent en dos du ciel. Les Indiens Tukunas perçoivent dans les sacs de charbon qui l'obscurcissent un animal, le fourmilier, et ainsi les zones vides d'étoiles de la Voie lactée matérialisent le combat éternel entre le fourmilier et le jaguar. Dans une perspective astrophysique, de vastes nuages d'hydrogène et de poussière parsèment en effet la Voie lactée ; ils figurent les lieux principaux de la création des étoiles.


Thématique du Chemin : Depuis les forêts baignées par l'Atlantique jusqu'aux arides plateaux du Far West, les Amérindiens conçoivent presque tous dans la Voie lactée un passage pour les âmes, chemin tracé par les myriades de pas qu'y ont laissées les créatures spirituelles, les conduisant dans l'au-delà. Ce poème des Indiens Goajiro du Vénézuela le confirme :


« Son âme a croisé le chemin, le chemin des Indiens morts, la Voie lactée. Elle se dirige vers la mer pour aller dans la maison où déjà se trouvent les sœurs, les mères, les oncles maternels, les frères... »


En Inde, similairement, les âmes suivent la route de la Voie lactée pour se rendre dans l'autre monde : le chemin de Yama (dieu des morts). L'Inde védique la décrit comme un cordon ombilical entre la terre et le ciel comparable à celui qui relie l'homme à ses ancêtres dans le paradis de Yama.

Pour les Incas, elle marque la frontière entre les vivants et les morts et constitue un pont emprunté par les défunts lors de leur retour annuel sur terre.

Ovide la proclame voie de l'immortalité : elle emmène les héros au palais de Jupiter.

Pour Macrobe, les âmes des morts s'élèvent par le signe du Capricorne et descendent par celui du Cancer le long du fil lumineux de la Voie lactée.

Dans l'Occident médiéval, la Voie lactée sert de guide sur le chemin de Compostelle (campus stellae : champ d'étoiles). Les pèlerins venus du nord suivent supposément sa traîne blanche pour parvenir au lieu sacré. Une légende veut en effet que saint Jacques soit apparu à Charlemagne dans la Voie lactée et lui ait indiqué le chemin pour se rendre en Espagne et découvrir son tombeau.

En Estonie et en Laponie, on l'appelle route des oiseaux migrateurs, car ceux-ci voleraient en suivant la Voie lactée. Les Iakoutes la nomment : traces des pas de Dieu, car, dit-on, tandis qu'il créait le monde, il se promenait sur le ciel.

Dans une légende grecque, les comètes symbolisent les enfants désavoués du Soleil : elles cherchent en vain à le suivre mais doivent emprunter un autre chemin que le sien (la Voie lactée).

En Arménie, la Voie lactée se nomme Yardgol, le chemin du voleur de paille : dans la nuit de l'hiver, le cavalier Vahagn, fameux tueur de dragons, n'avait plus de paille pour son cheval. Il en déroba au dieu Barsamin et s'enfuit dans le ciel laissant derrière lui une traînée de brins de paille que l'on aperçoit encore au firmament.

Elle consiste chez les Vikings en la contrepartie nocturne de l'arc-en-ciel. Image que l'on retrouve chez les Indiens Hurons du Canada qui évoquent un combat titanesque. Le dieu Glace luttait avec son frère Feu. Le premier s'allia à l'Hiver et envoya froid et mort sur le monde, ce qui déclencha la riposte de Feu, fédéré à la Foudre. Cette gigantomachie provoqua l'effroi de tous les animaux : ils s'enfuirent en empruntant l'Arc-en-ciel, puis, une fois en sécurité, le brûlèrent. Cela explique que les cendres suspendues de la Voie lactée paraissent moins flamboyantes encore aujourd'hui que tout arc-en-ciel.

Les pythagoriciens (VIe siècle avant notre ère) évoquent la route d'une étoile tombée du ciel, trace que le Soleil aurait altérée et brûlée.

Un mythe grec dépeint la Voie lactée en sillage enflammé. Le jeune Phaéton (« le brillant »), fils supposé de Hélios et de Clymène, partit en quête de la preuve de son ascendance solaire. Sur la route du palais du Soleil duquel Hélios sort chaque matin, « souvent, il dut s'arrêter pour reposer ses yeux éblouis ». La splendeur du château solaire exalte Ovide (Métamorphoses) : « Le palais du Soleil s'élevait sur de hautes colonnes, brillant de l'or et du pyrope pareil aux flammes ; de l'ivoire resplendissant recouvrait son toit... » Entrant dans la demeure céleste, Phaéton s'avança devant Hélios jusqu'à ne plus pouvoir supporter la lumière. Celui-ci confirma à Phaéton qu'il était son fils et, pour preuve, lui offrit un vœu. Phaéton désigna le char du Soleil et ses chevaux ailés. Hélios tenta de l'en persuader : lui seul pouvait conduire son char. Même Zeus, le roi de l'Olympe, ne pouvait le maîtriser et la route était par trop dangereuse. Le matin, la pente était si raide que lui-même craignait de regarder vers le bas. Mais, prisonnier de sa parole, Hélios plia et Phaéton entama sa chevauchée. Les chevaux sauvages sentirent l'inexpérience de leur cocher et dévièrent de leur trajectoire. Epouvanté, Phaéton perdit tout contrôle. Ainsi, « le Nil, effrayé, s'enfuit aux confins du monde et dissimule sa source, qui est encore cachée aujourd'hui... » (Ovide). Les montagnes s'enflammèrent et les déserts naquirent. La voûte céleste prit feu et brûle encore sous la forme de la Voie lactée. Zeus intervint comme il le fait habituellement pour sauver le monde : il foudroya Phaéton dont le corps termina sa chute dans le fleuve Eridan. Les Héliades, ses sœurs, le pleurèrent de tant de larmes d'ambre qu'elles finirent métamorphosées en peupliers d'ambre.


Thématique de la Demeure des Dieux : Dans un mythe égyptien, la Voie lactée figure un vaste champ de blé semé par Isis.

Les Aborigènes relatent que le Soleil-Créateur envoya sur la Terre informe les Wati Kutjarra, les deux ancêtres du temps de la création. Ils sculptèrent les collines, les vallées, les lacs et les océans. Leur modelage terminé, le Soleil envoya sept sœurs-étoiles de la Voie lactée, afin qu'elles embellissent la Terre. Elles façonnèrent les fleurs et les oiseaux. Les sept sœurs en étaient à confectionner les fourmis à miel lorsqu'elles eurent soif et demandèrent à la plus jeune de trouver de l'eau dans les collines. Les Wati Kutjarra, épiant les femmes, suivirent la plus jeune. Ils la séduisirent et elle en tomba amoureuse. Les six sœurs aînées trop assoiffées partirent à sa recherche mais en vain et reprirent leur place dans le ciel. La septième sœur demeura sur la Terre en compagnie des hommes-esprits. Tous trois perdirent leurs pouvoirs et devinrent mortels. Ils figurent les parents des peuples du désert et de leurs lois.

Au Mexique, la Voie lactée incarne la chevelure blanche de Mixcoatl, le serpent des nuages et dieu de l'étoile Polaire, de la chasse et de la guerre.

Elle consiste pour les Celtes en un château habité par le magicien Gwydion, frère de la déesse Arianrhod.

Une légende grecque l'évoque en onirique colline du dieu-Soleil.


Thématique de la Rivière : En Égypte, fleuve céleste navigable, la Voie lactée prolonge concrètement le Nil. La déesse Nout personnifie le ciel : sur son ventre, les étoiles forment le fleuve Voie lactée sur lequel vogue la barque solaire de Râ, le Soleil et le Navigateur.

Pour appréhender peut-être la portée de l'homologie Ciel-Terre égyptienne, il faut signifier la magie permanente qui entoure la vie de ce lieu et de ce temps : dans la cosmogonie égyptienne, chaque nuit détruit le monde, chaque jour le recrée, parfaitement unique, parfaitement vierge. Partant, l'ancien Égyptien contemple le reflet céleste du Nil, la Voie lactée, chaque jour pour la première fois.

Avec une certaine analogie, les Incas parallélisent la Voie lactée Mayu avec la rivière terrestre Vilcanota, son reflet matériel. Toutefois ciel et terre se connectent et la Voie lactée participe à un processus cosmique de recyclage de l'eau qui retombe sur la terre sous forme de pluie.

Les Akkadiens la nomment la rivière du grand abysse, car les esprits la traversent supposément. Les astronomes arabes, de même, l'appelaient fleuve de lumière.

Le long de la rivière Voie lactée, les Aborigènes perçoivent des habitations qui s'étalent, les Wodliparri (de wodli : cabane et parri : rivière).

De Chine ancienne s'origine la légende selon laquelle la constellation de la Tisserande, emblème des jeunes paysannes des temps jadis, menait une vie de travail solitaire. Non loin d'elle, tout aussi solitaire, le Bouvier vaquait aux labours célestes. Entre eux coulait le fleuve Voie lactée. Une fois par an, le septième jour du septième mois, la vierge céleste passait à gué rejoindre son amant. Les oiseaux participaient aux retrouvailles : les pies formaient escorte à la pompe et, si leurs têtes se dégarnissaient de plumes, c'est que, se réunissant au-dessus des eaux profondes, elles bâtissaient un pont pour le passage des amants. Enfin, s'il pleut le jour du passage des amants célestes, le dicton veut qu'il s'agisse de leurs larmes de joie.

Marcel Granet rattache ce mythe aux fêtes de Chine antique au cours desquelles les jeunes paysans et paysannes se rencontraient au bord de l'eau et échangeaient des chansons avant de s'épouser. De fait appelle-t-on encore aujourd'hui la Voie lactée : Han, le fleuve du ciel.


Thématique du Lait : Pour les Bouriates de Sibérie, du lait s'écoule du sein de Manzam-Görmö, la déesse du ciel.

Pour Pythagore, la Voie lactée doit son nom au fait que l'on nourrit les âmes avec du lait quand elles arrivent à l'existence.

La tradition grecque se fonde sur le mythe de Héraclès et de Héra, mais Geminos de Rhodes, au premier siècle avant notre ère, corrige le jet en cercle lacté, « seul cercle visible dans la sphère céleste, les autres ne sont visibles que par le raisonnement. » Cette dernière réflexion, d'apparence anodine, nous paraît en réalité tout à fait considérable. Elle révèle une fois profonde qui habite la science depuis deux millénaires et dont l'origine peut être ainsi datée à l'Antiquité grecque : la pensée voit à l'intérieur de la matière. Véritable 6e sens, l'intellect détecte supposément la structure invisible de l'Univers : de fait est-il miraculeusement intelligible. Nous formulons la question : l'est-il fondamentalement ? Les succès de la science moderne permettent de croire que le lien est effectivement tangible.

La portée de ce débat sur chaque individu mériterait l'intérêt à défaut de l'intervention de tous.


Thématique océanique : Les Aborigènes évoquent l'histoire de deux frères qui se noyèrent lors d'un voyage en canoë sur la Voie lactée. Leurs corps flottent encore sous la forme de eux taches sombres dans les constellations du Serpent et du Sagittaire : la ligne de quatre étoiles près d'Antarès du Scorpion figure leur canoë. Il n'est pas exclu ici que, sans autre précision, la Voie lactée puisse consister en un fleuve. Toutefois la géographie australienne suggère plutôt qu'il s'agit de l'océan Pacifique.

Une légende maorie visualise la Voie lactée en requin bleu mangeant les nuages.

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2 Lascaux, les Pléiades et la Voie lactée
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Julien d'Huy, auteur de "Lascaux, les Pléiades et la Voie lactée". (In : Mythologie française, 2017, no 267, pp. 19-22.) nous propose une interprétation d'archéoastronomie :

 

Guillaume Delmeulle dans un mémoire intitulé La Voie lactée dans l’Antiquité, entre mythologie et science. (Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, 2018) fait un point précis sur les croyances antiques sur la Voie lactée :


La Voie lactée dans la mythologie gréco-romaine

La légende la plus connue concerne Héraklès et Héra. Du sein de cette dernière jaillit du lait qui forme la trace blanche de la Voie lactée dans le ciel après qu’elle a repoussé Héraklès, déposé sur son sein à son insu. Mais ce n’est pas la seule. Les mythes gréco-romains au sujet de la Voie lactée sont multiples. Ainsi, la Voie lactée a été perçue comme le séjour des âmes, le lieu de résidence des dieux, les marques du troupeau de bœufs de Géryon menés par Héraklès ou encore un catastérisme promis par Zeus. Toutes ces légendes sont autant de manifestations du génie créatif et fertile grec et romain. Tour à tour, ces légendes seront développées au fil du chapitre. [...]

1. Le lait échappé du sein d’une déesse : Selon le mythe le plus fréquent, la Voie lactée proviendrait du lait qui s’échappe du sein d’Héra lorsque cette dernière repousse Héraklès qu’elle allaitait. Ce lieu commun de la mythologie gréco-romaine a donné naissance à de nombreuses variantes dans l’Antiquité. Les protagonistes, tant la déesse qui allaite que le nourrisson, ont été modifiés au fil du temps. Après l’Antiquité, ce mythe fondateur a inspiré la civilisation occidentale en servant par exemple de sujet à des œuvres iconographiques comme celles de Rubbens ou du Tintoret et surtout en restant à la base de notre appellation moderne : la Voie lactée, issue du latin uia lactea, signifiant la « Voie de lait ».


Héra et Héraklès : Les récits concernant le héros paradigmatique de la Grèce antique sont nombreux. Sa naissance est notamment racontée par le Pseudo-Apollodore, dans la Bibliothèque (II, 4, 8). Ce manuel de mythologie, attribué à Apollodore (180 ACN - 110 ACN), a sans doute été composé plus tardivement. Même si la création de la Voie lactée n’est pas racontée, le récit de la naissance d’Héraklès qu’il contient permet de mettre la légende de la création de la Voie lactée en contexte. Selon l’ouvrage, Héraklès est le fils de Zeus et d’une mortelle, Alcmène. Profitant de l’absence d’Amphitryon, le mari d’Alcmène, le roi des dieux, sous l’apparence de ce dernier, s’unit à Alcmène, juste avant que celle-ci ne s’unisse à son tour à son mari véritable. Neuf mois plus tard, Alcmène donne naissance à des jumeaux, Héraklès et Iphiklès. Héraklès, fils de Zeus, jouit d’une force incroyable. Il tue dès le berceau deux serpents envoyés par la jalouse Héra. Iphiklès est le fils d’Amphitryon. Mais les deux enfants sont mortels.

Ératosthène : L’auteur le plus ancien dont on ait conservé un témoignage au sujet de la légende qui intéresse notre propos est Ératosthène (275 – 194 ACN). [...] Il s’intéresse également à l’astronomie et produit un ouvrage sur le sujet : les Catastérismes. Sans doute écrit à Alexandrie, constitué de 44 chapitres, l’ouvrage aborde les constellations qui parsèment le ciel. Il se termine ensuite par deux chapitres portant respectivement sur les planètes et la Voie lactée. À chaque fois, une petite notice reprend non seulement une partie purement astronomique, appelée astrothésie, qui décrit les étoiles figurant dans la constellation et leur place, mais aussi une partie mythologique qui explique la façon dont la constellation s’est retrouvée dans le ciel, appelée catastérisme. Le nom du recueil vient d’ailleurs de là et semble « désigner les héros, animaux ou objets portés ou représentés parmi les étoiles pour constituer les constellations ou bien l’invention des constellations ». Un catastérisme est donc le résultat visible de l’action de placer dans le ciel un être ou un objet. Le chapitre concernant la Voie lactée raconte la légende selon laquelle la bande blanche visible dans le ciel nocturne est issue du lait s’écoulant du sein d’Héra.

Comme Héraklès est mortel, Zeus désire rendre son enfant immortel. Il confie à Hermès le soin de porter l’enfant sur le sein d’Héra pour qu’il tète son lait, car le lait des déesses, et en particulier celui d’Héra, a la propriété de conférer l’immortalité aux nouveau-nés. Pendant le sommeil de la reine des dieux, Hermès place le petit Héraklès sur son sein et le bébé commence à téter. Cependant, Héra se réveille et repousse l’enfant loin d’elle. De son sein s’écoule du lait qui se répand dans le ciel et forme la Voie lactée. [...]

Achille Tatius : Dans son ouvrage, Achille Tatius aborde également ce récit explicatif de la Voie lactée en le désignant d’emblée comme mythique et fabuleux (μυθικώτερον68) et auquel il ne faut pas accorder trop de crédit. Ensuite, il décrit le mythe en s’inspirant d’Ératosthène qu’il cite comme sa source à ce sujet. Cependant, il y apporte quelques précisions. En effet, Achille Tatius explique la raison pour laquelle Héra a repoussé Héraklès loin d’elle : il a tété trop fort sur le sein d’Héra et la déesse l’a donc repoussé sous l’effet de la douleur ou de la surprise. [...]

Hygin : Enfin, le De astronomia d’Hygin rapporte également cette légende. Selon A. Le Boeuffle, éditeur d’Hygin aux Belles Lettres, C. Iulius Hyginus serait un bibliothécaire à l’époque d’Auguste. Esclave originaire d’Espagne, il est ramené à Rome par J. César. Il y est affranchi et se voit confier la direction de la bibliothèque palatine. [...] Dans sa notice sur la Voie lactée, il rapporte la légende telle qu’elle se trouve chez Achille Tatius. Cependant, à côté de cette vision traditionnelle, il offre également une version plus burlesque de la légende. Les mêmes protagonistes se retrouvent à l’œuvre dans le récit, mais cette fois Héraklès est présenté comme un grand gourmand. Héraklès, en effet, prend trop de lait dans sa bouche pour qu’elle puisse tout contenir. Sa bouche est donc trop pleine et il est obligé de recracher du lait. C’est ce lait qui, en se répandant, crée la Voie lactée. [...]

Les Géoponiques : Hermès apparaît comme le dieu idéal pour poser le bébé sur le sein d’Héra. C’est en effet le dieu messager et le dieu des voleurs. Cependant, certains récits racontent que c’est le roi des dieux en personne qui a posé l’enfant sur le sein d’Héra. Cette version est attestée par exemple dans une scholie des Aratea de Germanicus. Mais elle est surtout attestée dans les Géoponiques. Voulant rendre l’enfant immortel, Zeus le dépose lui-même sur le sein d’Héra pendant son sommeil pour que le bébé puisse téter. Toutefois, dans cette version, il n’est pas question d’une quelconque violence de la part d’Héra. L’enfant, repu, arrête simplement de téter et le lait excédentaire s’écoule. [...]

Un aspect très intéressant apparaît ici quand l’auteur établit une distinction entre les conséquences célestes et terrestres advenues à cause du lait qui s’écoule. Ce dernier provoque l’apparition de la Voie lactée dans le ciel. Mais en se mêlant à la terre, il donne naissance au lis, une fleur blanche comme le lait. Sur base d’une similitude de couleur, se créent des correspondances, des assimilations et de nouvelles ramifications légendaires naissent. Il est ainsi possible de se rendre compte à quel point ce mythe s’est perpétué. Il n’est jamais figé mais sans cesse en évolution. Des éléments s’ajoutent, d’autres se modifient.


Héra et Hermès : La notice d’Hygin enseigne que le bébé posé sur le sein d’Héra pouvait parfois être Hermès. Selon le bibliothécaire, Ératosthène rapportait déjà cette variante. Il devait sous doute la raconter dans son ouvrage poétique, aujourd’hui perdu, intitulé Hermès. Ainsi, Hermès se substitue à Héraklès. Dans un premier temps, Héra allaite le nourrisson. Lorsqu’elle apprend qu’il s’agit du fils de Maia, une conquête de Zeus, elle repousse violemment le nouveau-né. À partir du lait qui s’échappe du sein de la déesse, se forme la Voie lactée. Dans cette version apparaît un nouveau motif pour lequel la déesse repousse le nourrisson sur son sein : la déesse est furieuse de la tromperie de son mari. [...]


Ops : Hygin livre également une variante très surprenante du mythe, qu’il situe à une autre époque avec d’autres acteurs. Il replonge en effet le lecteur dans un temps plus ancien : le temps des Titans. Dans cette version de la légende, le lait qui s’échappe du sein d’Ops, épouse de Saturne, crée la Voie lactée. Saturne, après avoir renversé son père, craint que ses enfants ne lui infligent le même sort. Pour éviter cela, Saturne avale donc ses enfants à leur naissance. Cependant, Ops ne supporte pas de voir ses enfants engloutis les uns après les autres par son mari. Elle décide alors de protéger son dernier né et de donner à son époux une pierre à avaler à la place du nourrisson. Suspectant une ruse, pour être sûr qu’elle avait bien enfanté, Saturne lui demande de presser son sein et du sein jaillit du lait, preuve de la mise au monde d’un enfant. En se répandant dans le ciel, ce lait forme la Voie lactée. [...]


Synthèse : En conclusion, le mythe de la création de la Voie lactée à partir du lait échappé du sein d’une déesse est un sujet littéraire bien établi dans l’imaginaire antique. De nombreuses versions se sont développées. Des modifications sont apparues, des passages ont été ajoutés, d’autres inventés postérieurement. Le mythe a même servi de justification à la création d’une plante comme le lis. Malgré tout, à travers toutes les légendes, le canevas de base est resté simple : la Voie lactée est née de l’épanchement de lait depuis le sein d’une déesse. Cependant, la création de la Voie lactée apparaît peut-être comme un ajout sur la trame principale du thème de l’allaitement.


Le séjour des âmes : Dans l’Antiquité gréco-romaine, une autre façon de percevoir la Voie lactée est très répandue. De nombreux auteurs pensent en effet que la Voie lactée est le lieu de résidence des âmes et, en particulier, celui des héros ou des hommes qui se sont acquittés de leur devoir de pietas durant leur vie sur Terre. À cette conception de la Voie lactée est liée une idée très proche : la Voie lactée est considérée comme le chemin qu’empruntent soit les dieux soit les âmes pour se rendre au ciel. P. Damon exprime bien cette proximité des thèmes : la Voie lactée peut représenter dans l’Antiquité « la demeure des âmes bénies, le chemin vers cette demeure, ou une vague synthèse des deux ». Une distinction claire est difficile à établir. Les extraits seront classés en deux catégories. La première concerne le séjour des âmes (2.). La seconde revient sur la route empruntée par les âmes ou par les dieux pour arriver au ciel (3.).

Ces deux sections s’inscrivent dans la théorie du mysticisme astral très à la mode dans l’Antiquité, en particulier lorsque les dieux traditionnels perdent la confiance des hommes. En résumé, cette doctrine se tourne vers le ciel : les astres sont des êtres divins ; l’âme humaine est divine et d’origine céleste ; à la fin de sa vie terrestre, elle retourne au ciel. Le but de l’homme est d’y parvenir. À cette fin, il doit contempler le ciel, s’adonner à une vie intellectuelle et morale et rechercher la connaissance. Ainsi, l’âme se purifie et « se prépare à retourner un jour au ciel dont elle est issue ».

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Littérature :


Claude Gaignebet, auteur d'un article intitulé “A LA PECHE AUX ENFANTS.” (Civilisations, vol. 37, no. 2, Institut de Sociologie de l’Université de Bruxelles, 1987, pp. 35–41, http://www.jstor.org/stable/41229338.) rapporte :


Dans l'Histoire comique de Francion (1626), Sorel fait débiter à son héros un rêve assez libertin où des anges, la paille à la bouche, volètent, ça et là, pour puiser les bulles des âmes à naître dans l'écume savonneuse voisine de l'ornière du char du Soleil : la Voie Lactée.

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