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  • Anne

L'Arbre à beurre




Autres noms : Madhuca longifolia ; Bassia longifolia L. ; Bassia latifolia Roxb. ; Bassie ; Illipe ; Madhuca ;



Usages traditionnels :


Dans un article intitulé "Méthodes modernes de lutte contre le feu : L'expérience de l'Inde", (In : Unasylva n°162 - Au feu !) Reshma Saigal remarque que :


La récolte d'un autre produit forestier non ligneux, la fleur de mahua (Madhuca indica), récoltée par des paysans dans le centre-nord de l'Inde pour préparer une boisson très appréciée, ou la faire bouillir avec des graines de sal (Shorea robusta) comme substitut saisonnier des céréales, contribue également aux feux de forêt. En effet, les ramasseurs de fleurs de mahua brûlent les feuilles mortes sous les arbres pour avoir une placette de sol propre qui facilite le ramassage des fleurs, mais souvent le feu se propage alentour. Comme la récolte a lieu en été, le temps sec et chaud aggrave encore les risques.

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Selon Elsa Chavinier, autrice de Identité des origines, identité du devenir. Perspectives géographiques Chenchu des Nallamalais – Inde du Sud (Thèse de doctorat. Université de Rouen, 2007) :


La distillation des fleurs était, tout au long de l'année, toujours l'occasion d'une fête. Consommation, aussi, de cette préparation lors de tous les événements importants de la vie sociale chenchu : pas d'accord matrimonial, ou une quelconque cérémonie sans que l'ippa sara * ne soit partagée par les deux parties. De même, cette liqueur faisait office de monnaie d'échange dans le règlement de conflits. Sa réputation avait même dépassé les "frontières" du plateau, faisant de celle-ci un marqueur symbolique fort de l'identité chenchu. Il est vrai qu'avec la prohibition, ces populations des plaines venaient s'approvisionner auprès des Chenchu.


"Avant l'instauration de la prohibition, les populations des plaines avaient l'habitude de distiller dans leurs propres villages. Mais après la mise en vigueur de la loi, sous l'effet de l'intervention des équipes de contrôle, la production n'a cessé de décroître. En conséquence, les trafiquants se sont tournés vers les villages chenchu qui disposaient de l'équipement nécessaire à la distillation de liqueur et où les risques de rencontre avec les contrôleurs étaient d'autant plus réduits que ces villages étaient inaccessibles."


Pour expliquer la raréfaction de la ressource, beaucoup mettent en cause le manque de pluies, d'autres, l'avidité des ours ou des oiseaux, qui à défaut d'autres possibilités se régalent de ces fleurs sucrées. Peu évoquent l'abattage des arbres. De fait c'est dans les zones forestières du plateau supérieur, semble-t-il les mieux préservées, que les Chenchu exploitent encore les ippa chettu.


* Ippa : Madhuca indica et Madhuca longifolia, appelé aussi mohua, plutôt par les populations des plaines.

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Mythologie :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


BASSIA LONGIFOLIA et BASSIA LATIFOLIA (en sanscrit mâdhuka). — D'après une légende drâvidienne, le poète et savant légendaire Tiruvallava, le saint paria, auquel on attribue le beau poème moral en langue tamoule, intitulé Kural, fut abandonné et sauvé dans son enfance sous le mâdhuka. La Bassia latifolia joue un rôle considérable dans le rituel des amours et des mariages indiens. Dans le Saptaçataka de Hâla, traduit par le prof. Weber, il est dit que l'époux jaloux recueille lui-même les feuilles du mâdhuka, au lieu de les faire chercher. On devine pourquoi. Le mâdhuka, à cause de son feuillage épais, est recherché comme lieu de refuge par les amoureux ; c'est là donc que le mari jaloux a le plus de chance de surprendre les traîtres. Dans le même Saptaçataka, un amoureux s'adresse à l'arbre et fait des vœux pour qu'il continue longtemps à fleurir et à donner une ombre épaisse : « 0 toi mâdhuka ! dans ton épais feuillage, sur les bords de la Godà, plié par le poids de tes fleurs nombreuses, avec tes branches qui pendent jusqu'au sol, écoute mon vœu : puisses-tu avoir une longue vie ! » Le figuier joue un rôle semblable dans la première légende humaine, d'après la Bible ; cf. aussi, parmi les plantes qui cachent, le myrthe et le genévrier.

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Suzanne Amigues, dans "La flore indienne de Ctésias : un document historique." (In : Journal des savants, 2011, n° pp. 21-76) confirme l'identification du siptachora au madhuca :


L’arbre siptachora : L’arbre nommé siptachora figure deux fois dans le texte actuel de Ctésias, d’abord en relation avec le fleuve Hyparchos (§ 36), puis au sujet du régime alimentaire des Cynocéphales et des produits de cueillette qu’ils apportent dans la plaine (§ 40-41).


§ 36 [Il s’agit des arbres qui pleurent des larmes d’ambre dans le fleuve] « Le nom de cet arbre est en indien siptachora, en grec il signifie ‘‘doux’’, ‘‘agréable’’, et c’est de là que les Indiens recueillent l’ambre. Ces arbres porteraient aussi un fruit en grappes, comme la vigne, et auraient des grains comme des noisettes. »

§ 40 [Les Cynocéphales se nourrissent du gibier pris à la chasse, du lait de leurs troupeaux] « et mangent aussi le fruit du siptachora, d’où vient l’ambre, car il est doux ; ils font sécher ces fruits et en remplissent des corbeilles, comme on le fait en Grèce pour le raisin sec. § 41 Après s’être construit un radeau, les Cynocéphales y placent et emportent une cargaison de ce produit... »


Hormis la mention de l’ambre, qui résulte d’une confusion reconnue, tous ces renseignements sur le siptachora sont parfaitement cohérents, ce qui a permis une identification sûre de cet arbre, en plein accord avec l’étymologie tout aussi sûre de son nom prétendu indien.

C’est encore à V. Ball que revient le mérite d’avoir établi avec certitude l’identité botanique du siptachora. Il s’agit du « Mhowa (Bassia latifolia [auj. Madhuca longifolia var. latifolia (Roxb.) A. Chev. (= Madhuca latifolia (Roxb.) Macbride)]), dont les fleurs séchées sont descendues en paniers des régions montagneuses pour être vendues dans les plaines. Les fleurs sont utilisées à la fois comme nourriture et à la fabrication d’un alcool ». À l’exception de ce dernier usage, inconnu des Anciens qui ne pratiquaient pas encore la distillation (1), les informations données par Ball concordent exactement avec ce que dit Ctésias du siptachora. Il n’y a pas lieu de retenir une différence qui n’est qu’apparente : Ctésias appelle « fruit » la fleur dont la corolle en cloche ne se détache pas sitôt après la fécondation, mais se gonfle en une masse sphérique, charnue et juteuse, très sucrée, d’un blanc crème ou verdâtre tournant au brun clair quand elle se fane. Cet ensemble de caractères fait en effet penser à un fruit plutôt qu’à une fleur, indépendamment du véritable fruit, dont il n’est pas question dans notre texte. Comme l’indique l’équivalent grec (γλυκ4) que donne Ctésias du nom « indien » de l’arbre, ces fleurs comestibles se signalent par leur exceptionnelle douceur. Séchées à l’air, leur analyse chimique a mis en évidence 2,2 % de sucre de canne et 52,6 % de sucre inverti 99. Dans la nature, elles sont recherchées avidement par les animaux sauvages, que les chasseurs approchent facilement quand au petit matin ils se régalent des fleurs tombées pendant la nuit. Elles fournissent une contribution importante à la nourriture humaine, non seulement en temps de famine où elles ont sauvé bien des vies (2), mais même dans l’alimentation ordinaire où elles restent fort appréciées. Retrouvant spontanément la comparaison de Ctésias, J.-A. Barral dit de ces fleurs : « Les Hindous en confectionnent, par ébullition, une gelée alimentaire, ou bien, par dessiccation, des gâteaux qui se conservent comme des raisins secs dont ils ont d’ailleurs le goût. » Laque en écailles, laque tinctoriale éventuellement accompagnée de colorants naturels secondaires, fleurs nourrissantes et savoureuses du mahua, ce sont des produits de valeur que les Cynocéphales apportaient de leurs montagnes dans la plaine.

Du point de vue géobotanique, l’aire de Madhuca latifolia coïncide en gros avec celle de Butea monosperma, définie plus haut, mais elle s’étend moins loin vers l’ouest, ne dépassant pas le Ravi. Le domaine d’élection du mahua se trouve dans les zones rocailleuses du centre et de l’est de l’Inde septentrionale. C’est là, sur les contreforts himalayens, que doit se situer le pays des Cynocéphales. [...]

Il est donc bien établi que σιπταχο´ ρα n’est pas un terme « indien » mais iranien, correctement interprété par Ctésias au sens de « doux » et désignant la nourriture exceptionnellement douce qu’est la fleur de Madhuca latifolia.


Notes : 1) C’est pour la fabrication d’une eau-de-vie que ces fleurs très sucrées étaient massivement importées en Occident au xixe siècle, jusqu’à la découverte dans cet alcool de principes délétères qui en ont fait interdire l’usage en France (Barral et Sagnier, ibid. ; Khotari, ibid.). Les Indiens de la jungle, qui en raffolent, continuent à pratiquer une distillation artisanale pour leur consommation souvent immodérée ; cf. Martel 1979, p. 109 : « Les Birhor consomment beaucoup d’alcool. [...] Il s’agit d’alcool local, obtenu par distillation de la corolle séchée de la fleur du Bassia latifolia, madkom » ; de même, p. 111.

2) . Notamment à une époque récente dans la région du Bihar ; cf. Gupta et Kanodia 1968, p. 275. Même en temps normal une bonne récolte de fleurs de mahua représente pour les populations défavorisées de l’État d’Orissa une ressource vitale. « Avec cette monnaie d’échange on peut se procurer de tout : sel, tabac, parfois une épouse. Chaque mois de janvier les habitants [du village de Barigaon, dans le district de Korapur] vont dans les bois voisins pour voir comment se passe la floraison : plus elle est abondante, plus la vie sera confortable. [...] C’est le mahua qui décide du sort de l’économie locale » (Mahapatra 2002).

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