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L'Émeu




Autres noms : Dromaius novaehollandiae - Émeu d'Australie -




Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


Cet oiseau australien porte bonheur en Nouvelle-Zélande, où en tuer un attire sur soi revers et infortune. Néanmoins manger de l'émeu (émou) passe pour guérir de nombreuses maladies quoique les jeunes Australiens pensent que la consommation de sa chair porte malheur.

Une légende australienne explique pourquoi l'émeu a les ailes courtes : un jour, l'oiseau convia son amie la dinde autour d'un feu, chacun des deux animaux étant censé amener ses petits pour les manger. La dinde tua tous ses petits mais l'émeu, plus rusé, en cacha une partie. Quelque temps plus tard, la dinde, qui n'avait pas dit son dernier mot, rendit l'invitation. En cette occasion, elle complimenta l'oiseau pur la beauté de ses ailes et lui demanda de s'en servir pour brosser les cendres du feu. C'est alors que les ailes de l'émeu brûlèrent.

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Mythologie :


Mircea Eliade, dans une de ses "Conférence[s] de M. Mircea Eliade : Signification du mythe. (In : Le langage. Actes du XIIIe Congrès des Sociétés de philosophie de langue française. Société romande de philosophie. A la Baconnière, 1966. pp. 165-179) évoque un personnage mythique qui a un lien avec l'émeu :


Selon les Aranda, le Ciel et la Terre ont toujours existé et ont toujours été habités par des Etres Surnaturels. Au Ciel se trouve un personnage à pied d'émeu, ayant femme et enfants à pied d'émeu: c'est le Grand Père appelé également l'Eternel Jeune (altjira nditja). Ces Etres vivent dans un pays perpétuellement vert, plein de fleurs et de fruits, traversé par la Voie Lactée. Ils sont tous éternellement jeunes, le Grand Père ne se distinguant pas de ses enfants, et ils sont immortels comme les étoiles, car la mort n'a pas réussi à pénétrer chez eux.

Strehlow estime à juste titre qu'il est impossible de considérer ce Grand Père à pied d'émeu comme un Etre Suprême comparable à certains dieux célestes de l'Australie du Sud-Est. En effet, il n'a créé ou formé ni le Ciel et la Terre, ni les plantes, les animaux et les ancêtres totémiques, et il n'a inspiré ou contrôlé aucune des activités de ces ancêtres. Le Grand Père et les autres habitants du Ciel ne se sont jamais intéressés à ce qui se passait sur la Terre. Les malfaiteurs ne craignent pas le Grand Père céleste, mais bien la colère des ancêtres totémiques et les punitions des autorités tribales. Car, nous le verrons dans un instant, tous les actes créateurs et significatifs ont été accomplis par les ancêtres totémiques issus de la terre. Il s'agit, en somme, de la transformation presque totale d'un Etre céleste en un deus otiosus. L'étape suivante ne pourrait être que son oubli définitif; ce qui c'est passé probablement chez les voisins des Aranda occidentaux, où Strehlow n'a pas trouvé de croyances comparables.

Et pourtant, certains traits caractéristiques permettent de ranger parmi les Etres Suprêmes même ce Grand Père éternellement jeune, indifférent, oisif et <>. Il y a, avant tout, son immortalité, sa jeunesse et son existence béatifique; il y a ensuite son antériorité chronologique par rapport aux ancêtres totémiques, car il existait dans le ciel longtemps avant que ces derniers n'aient émergé hors de la terre. Enfin, la valeur religieuse du Ciel est fréquemment proclamée dans les mythes ; par exemple, dans les mythes de certains héros qui ont conquis l'immortalité en montant au Ciel; ou dans les traditions mythiques des arbres ou des escaliers qui, au commencement, reliaient la Terre au Ciel ; et surtout dans les croyances aranda selon lesquelles la mort est apparue parce que les communications entre la Terre et le Ciel avaient été brutalement interrompues. Strehlow rappelle les nombreuses traditions parlant d'une échelle qui reliait le Ciel à la Terre, et il décrit les sites où, d'après la légende, se dressaient des arbres géants grâce auxquels certains ancêtres réussirent à monter au Ciel. On retrouve des croyances similaires dans beaucoup de religions archaïques: les mythes racontent qu'après la rupture des communications entre la Terre et le Ciel, les dieux se sont retirés et sont devenus plus ou moins des dii otiosi. Depuis lors, seuls quelques êtres privilégiés - héros, chamans, magiciens - arrivent encore à monter au Ciel. Nous ignorons si un mythe similaire existait chez les Aranda. Mais il est significatif que, en dépit de l'indifférence réciproque entre les Aranda et les Etres célestes, le prestige religieux du Ciel survit encore, et le souvenir de l'immortalité conquise par l'ascension au Ciel hante toujours les mémoires. On est tenté de lire dans ces fragments de mythes une certaine nostalgie d'une situation primordiale irrémédiablement perdue.

Quoi qu'il en soit, le primordium représenté par le Grand Père céleste n'a plus de signification immédiate pour les Aranda. Au contraire, ces derniers semblent s'intéresser exclusivement à ce qui s'est passé de significatif sur la Terre. De significatif, c'est-à-dire de créateur ou, en notre terminologie, de <>. Car les événements qui ont eu lieu dans les temps mythiques, dans le Temps du rêve, sont religieux en ce sens qu'ils constituent l'histoire paradigmatique que l'homme doit suivre et réitérer, afin d'assurer la permanence du monde, de la vie et de la société.

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Françoise Dussart, dans l'article "Création et innovation." (In : Journal de la Société des océanistes, 94, 1992-1. pp. 25-34) rapporte le contenu d'un mythe de l'émeu :


La version publique du mythe de l'Emeu, mise en scène dans le Jardiwarnpa, raconte que deux Emeus, deux frères de sexe masculin, s'appelant Wilititi (1) , cherchent de la nourriture dans une région au nord de Yuendumu. Une dispute surgit entre les deux frères car le jeune frère veut la femme de son aîné pour femme. Le plus âgé des frères part seul vers le nord, vers la mer. Le cadet suit l'ainé à distance. L'aîné s'arrête et son jeune frère le transperce de plusieurs lances dans la partie postérieure de son bassin. Le blessé lui demande pourquoi son jeune frère le transperce de ses lances? et son frère cadet lui répond qu'il veut une femme. L'aîné lui dit qu'il l'a suivi longtemps et qu'il consent désormais à lui procurer une femme [mais pas la sienne]. Tous deux continuent leur voyage vers l'eau. Épuisé par un si long voyage l'aîné blessé meurt. Le cadet décide de rentrer et porte le défunt sur son dos. Sur le chemin du retour le cadet rencontre la veuve de son frère. Une veuve ne peut avoir de relations sexuelles que lorsqu'un nouvel époux lui est désigné par les membres de son groupe matrilinéaire et patrilinéaire. Sans se soucier de la Loi, le frère cadet et la veuve font l'amour et continuent leur voyage de retour comme mari et femme. Le cadet porte son frère sur son dos jusqu'au camp où les attendent les enfants du défunt. Après les retrouvailles tous s'assoient et mangent le défunt. Un Serpent mythique lui aussi coupable d'adultère arrive et, avec le frère cadet se purifient en se brûlant l'extrémité des poils du pubis. Ils effectuent ensuite une danse. Le Serpent part et le cadet repart pour terminer le voyage de son frère défunt et le sien vers la mer ou le ciel et s'y envole pour toujours, et y réside depuis.

Lorsque l'on compare les différentes séquences du mythe de l'Émeu décrites plus haut et le premier rêve de Tania, le contenu manifeste de son rêve semble bien être le résultat de manipulations symboliques de thèmes personnels, culturels et mythiques.


Note : 1) Ceci est un des noms sacrés et publics de ces deux Emeus mythiques.

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Bernard Moizo, auteur d'un article intitulé "Rôles et usages contemporains d'un objet cultuel aborigène : le Churinga" (1998, pp. 669-674) évoque l'émeu comme ancêtre mythique des Aborigènes :


[...] Très schématiquement, le Temps du Rêve est, pour les Aborigènes, la période onirique durant laquelle tout a été créé : le relief, les espèces animales, végétales et humaines, les territoires, les tribus, les groupes locaux, les règles sociales, les cycles cérémoniels. En fait, il s'agit plutôt d'un modelage final, géographique, social et culturel à partir de l'informe qui préexistait, que d'une réelle création du monde physique et social à partir du néant. Les êtres surnaturels responsables de la mise en forme étaient de nature hybride (mi-humains, mi-animaux, végétaux ou minéraux) ; ils étaient nomades et vivaient de chasse et de collecte comme les Aborigènes.

Ces êtres mythiques sont de nature totémique car s'ils étaient fondamentalement humains, leur identité, voire leur apparence, étaient également animale, végétale ou minérale. Les êtres hybrides sont appelés du nom de la composante non humaine de leur identité : ancêtre émeu, varan, nénuphar ou ocre rouge. C'est durant leurs déplacements sur le territoire et leurs activités quotidiennes qu'émanaient de leur corps les « esprits-enfants » de l'espèce à laquelle ils étaient associés, tant sous des formes humaines que non humaines. Par exemple, l'ancêtre émeu disséminait au cours de ses pérégrinations sur le territoire des esprits-enfants émeus et humains. Un individu associé à l'incarnation d'un esprit-enfant issu d'un ancêtre émeu possède l'identité totémique émeu qui est liée à une responsabilité rituelle : participer à des rites censés stimuler et favoriser la multiplication des esprits-enfants de l'espèce émeu.

Ces êtres totémiques ne connaissaient pas la mort, où plutôt ils mourraient mais ressuscitaient car, en ces temps, la mort n'avait pas un caractère irréversible et définitif. Pourtant, suite à la transgression d'un tabou par l'un des leurs, ils ont tous disparu de la surface de la terre, qu'ils se soient pétrifiés ou qu'ils soient entrés dans le sol, laissant en divers lieux des particules de leurs pouvoirs créateurs et fécondateurs. Ce sont ces lieux qui sont devenus les sanctuaires. Quand une femme passait à proximité de ces sanctuaires, elle était « fécondée )) par les particules spirituelles de l'être surnaturel qui y reposait (esprit-enfant), c'est-à-dire que le fœtus qu'elle portait, issu d'une union charnelle avec un homme, prenait enfin vie. L'enfant qui naissait de cette « fécondation )) était en quelque sorte une réincarnation temporaire et partielle de l'être hybride du Temps du Rêve. Durant toutes sa vie, cet enfant, qu'il soit fille ou garçon, avait des liens privilégiés, d'une part avec l'être surnaturel et le sanctuaire, d'autre part avec les « réincarnations partielles » du même être surnaturel, qu'elles soient humaines ou non. Ces liens d'ordre spirituel étaient symbolisés par des objets cultuels, individuellement identifiés - un objet pour un être surnaturel et un humain -, mais qui appartenaient au groupe local. L'identité traditionnelle aborigène se fondait sur la symbiose entre ces éléments : un sanctuaire, des individus, des êtres surnaturels et des objets cultuels symbolisant le lien entre les trois

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Selon Barbara Glowczewski, autrice d'un article intitulé « Viol et inviolabilité », (In : Cahiers de littérature orale, 66 | 2009, pp. 233-257) :


[...] La cérémonie de « règlement de conflit » ou de « feu », associée au Rêve du serpent Yarrapiri s’appelle Jardiwanpa. Le même nom est donné à la même cérémonie associée au Rêve de l’émeu Yankirri. Il existe en tout quatre cérémonies de ce type qui sont associées chacune à un Rêve détenu par une patrilignée classificatoire différente. Mais les cérémonies dépassent la portée d’une patrilignée : les deux types de Jardiwanpa sont détenus par une patrimoitié (c’est-à-dire deux patrilignées) et les deux autres cérémonies sont détenues par l’autre patrimoitié. Ces dernières portent des noms différents : l’une, associée au Rêve du hibou Buluwandi, se désigne de même, et l’autre, associée au Rêve du rat-kangourou Mala, s’appelle Ngadjula.

[...]

La cérémonie associée à l’émeu était célébrée au nord-est (Nungkurmanu) et au nord-ouest (Tanami). Aujourd’hui elle peut avoir lieu à Hooker Creek dit hajamanu (ancienne réserve de Walpiri installés de force en pays kurinji), limite nord du pays ou plus à l’ouest en pays des Walmadjari, à Balgo. Là encore il y a correspondance entre les lieux de célébration et les itinéraires : le Rêve de l’émeu raconte qu’une volée d’émeus s’est dirigée du sud vers l’est (en pays des Anmadjira) pendant que d’autres allaient vers l’ouest (en pays des Pintubi et des Walmadjari). [...]

La répartition géographique des quatre cérémonies de feu semble correspondre avec la localisation des différences dialectales entre les quatre groupes de Walpiri :

  • au sud (Jardiwanpa du serpent) se concentraient les Ngalia

  • au nord-ouest (Jardiwanpa de l’émeu) les Wanayaka

  • à l’est (Buluwandi du hibou du même nom) les Yalpari

  • à l’ouest (Ngadjula du rat-kangourou) les Warmala.

[...] Les quatre cérémonies correspondant aux quatre communautés dialectales des Walpiri, servent, nous le voyons déjà, à régler des problèmes interterritoriaux. Et cette interterritorialité se retrouve dans la célébration commune avec des groupes de tribus différentes, voisines de chaque communauté.

Or les mythes des quatre espèces animales associées aux cérémonies racontent justement des interactions avec des étrangers :

  • le serpent – nous l’avons vu – traverse le pays des Pintubi et des Aranda et passe au site Gunadjari, où l’oiseau Yarra-djarradji (= Djarra-djarrayi, « magie amoureuse ») chaque nuit vole des os de mort en pays Anmadjira,

  • l’émeu vole des objets sacrés à d’autres émeus de la tribu des Anmadjira, qui le poursuivent et le rattrapent,

  • le hibou termine son itinéraire là où naît le démon Wirlya Djarrayi (dit de magie amoureuse) qui va voler des objets sacrés aux Warramunga et aux Kaitish, deux tribus au nord-est des Walpiri (cf. carte),

  • le rat-kangourou naît au site du tonnerre Mawurungu et suit les herbes spinifex, qui représentent le risque permanent de s’enflammer ; il est associé à l’itinéraire totémique de l’homme initié Ngarrka, qui se termine à Gunadjari (le site de la force totémique de Wadaingngula) où les deux derniers jeunes non initiés, accompagnant les hommes initiés, ont été circoncis avant que tout le groupe rentre sous terre ; un mythe raconte que la circoncision s’opérait avec du feu jusqu’à ce que les hommes volent aux femmes une technique plus douce ; les Walpiri disent que la pratique de la circoncision (comme de la subincision) leur a été transmise par les Pintubi.Nous voyons donc que les quatre héros totémiques des cérémonies de « règlement de conflit » sont associés à un vol aux étrangers : vol des objets sacrés, des os, de la pratique de circoncire avec un outil (et non plus du feu).

Dans le mythe de l’émeu, nous retrouvons la tribu des Anmadjira, la seule avec laquelle une exogamie tribale est permise, et dans le mythe du hibou, le démon Wirlya Djarrayi rappelle par son nom « chemin de magie amoureuse » l’oiseau séducteur Djarra-djarrayi qui vole des os aux Anmadjira. Je rapprocherai le vol d’objets sacrés par l’émeu et le hibou de l’image d’un désir non encore codé (mariage permis ou interdit) incarné par l’oiseau de magie amoureuse associé au serpent (et à Wadaingngula). En effet, les objets sacrés d’un groupe peuvent circuler, mais seulement à partir du moment où les modalités d’alliance sont définies.

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