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  • Anne

Le Laurier



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Étymologie :

  • LAURIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1100 bot. (Roland, éd. J. Bédier, 2651) ; 2. fin xive s. « feuillage de cet arbuste consacré dans l'Antiquité à Apollon, avec lequel on tressait la couronne des vainqueurs » (Jehan Froissart, Chroniques, éd. L. Mirot, XII, 240) ; 3. 1550 fig. « la gloire du vainqueur » (Ronsard, Odes, I, IX, éd. P. Laumonier, I, 114, 98) ; 1686 cueillir des lauriers (Flechier, Le Tellier ds Littré) ; début xviiie s. se reposer à l'ombre de leurs lauriers (Saint-Simon, 137, 2 ds Littré) ; 1791 s'endormir sur ses lauriers (Marat, Pamphlets, Charlatans mod., p. 291) ; 4. 1834 « feuillage utilisé comme condiment » (Balzac, E. Grandet, p. 203). Dér., avec suff. -ier*, de l'a. fr. lor (xie s. ds Raschi, Gl., éd. A. Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 2, p. 163, 164 − xiiie s. ds T.-L.), du lat. laurus « id. ».


Lire aussi la définition pour amorcer la réflexion symbolique.

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Botanique :

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Symbolisme :


Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982),


"Le laurier est lié, comme toutes les plantes qui demeurent vertes en hiver, au symbolisme de l'immortalité ; symbolisme qui n'était sans doute pas perdu de vue par les Romains lorsqu'ils en firent l'emblème de la gloire, aussi bien des armes que de l’esprit. Le laurier passait en outre, autrefois, pour protéger de la foudre : qualité corrélative de la première.

Ce symbolisme d'immortalité est également connu en Chine : la lune, assure-t-on, contient un laurier et un Immortel. C'est au pied du laurier (plante médicinale) que le lièvre de la lune broie les simples, dont il extrait la drogue d'immortalité.

Arbuste consacré à Apollon, il symbolise l'immortalité acquise par la victoire. C'est pourquoi son feuillage sert à couronner les héros, les génies et les sages. Arbre apollinien, il signifie aussi les conditions spirituelles de la victoire, la sagesse unie à l'héroïsme.

En Grèce, avant de prophétiser, la Pythie et les devins mâchaient ou brûlaient du laurier qui, consacré à Apollon, possédait des qualités divinatoires. Ceux qui avaient obtenu de la Pythie une réponse favorable s'en retournaient chez eux avec une couronne de laurier sur la tête. Le laurier symbolisait les vertus apolliniennes, la participation à ces vertus par le contact avec la plante consacrée et, en conséquence, une relation particulière avec le dieu, qui assurait sa protection et communiquait une partie de ses pouvoirs. Comme le lait, il manifeste l'association symbolique : immortalité, connaissance secrète.

En Afrique du Nord, chez les Beni Snus, c'est d'une baguette de laurier-rose que s'arment les porteurs de masque, lors des cérémonies saisonnières. Le choix de cet arbuste n'est pas indifférent. Il affectionne les lieux humides et les paysans lui attribuent de nombreuses vertus purificatrices... Une fois consacrés par le contact avec le sang d'une victime, ces rameaux sont le signe tangible du contrat passé entre les hommes et les invisibles et, de ce fait, sont devenus des talismans protecteurs écartant toutes les forces malfaisantes."

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Mythes et légendes :

Ovide, dans les Métamorphoses (1er siècle, traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806, disponible sur le site de référence https://remacle.org) relate un épisode concernant la transformation de Daphné en laurier :


Daphné (I, 452-567)

Fille du fleuve Pénée, Daphné fut le premier objet de la tendresse d'Apollon. Cette passion ne fut point l'ouvrage de l'aveugle hasard, mais la vengeance cruelle de l’Amour irrité. Le dieu de Délos, fier de sa nouvelle victoire sur le serpent Python, avait vu le fils de Vénus qui tendait avec effort la corde de son arc : "Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces armes trop fortes pour ton bras efféminé ? Elles ne conviennent qu'à moi, qui puis porter des coups certains aux monstres des forêts, faire couler le sang de mes ennemis, et qui naguère ai percé d'innombrables traits l'horrible Python qui, de sa masse venimeuse, couvrait tant d'arpents de terre. Contente-toi d'allumer avec ton flambeau je ne sais quelles flammes, et ne compare jamais tes triomphes aux miens."

[463] L'Amour répond : "Sans doute, Apollon, ton arc peut tout blesser ; mais c'est le mien qui te blessera ; et autant tu l’emportes sur tous les animaux, autant ma gloire est au-dessus de la tienne". Il dit, et frappant les airs de son aile rapide, il s'élève et s'arrête au sommet ombragé du Parnasse : il tire de son carquois deux flèches dont les effets sont contraires ; l'une fait aimer, l'autre fait haïr. Le trait qui excite l'amour est doré ; la pointe en est aiguë et brillante : le trait qui repousse l'amour n'est armé que de plomb, et sa pointe est émoussée. C'est de ce dernier trait que le dieu atteint la fille de Pénée ; c'est de l'autre qu'il blesse le cœur d'Apollon. Soudain Apollon aime ; soudain Daphné fuit l'amour : elle s'enfonce dans les forêts, où, à l'exemple de Diane, elle aime à poursuivre les animaux et à se parer de leurs dépouilles : un simple bandeau rassemble négligemment ses cheveux épars.

Plusieurs amants ont voulu lui plaire ; elle a rejeté leur hommage. Indépendante, elle parcourt les solitudes des forêts, dédaignant et les hommes qu'elle ne connaît pas encore, et l'amour, et l'hymen et ses nœuds. Souvent son père lui disait, "Ma fille, tu me dois un gendre" ; il lui répétait souvent, "Tu dois, ma fille, me donner une postérité". Mais Daphné haïssait l'hymen comme un crime, et à ces discours son beau visage se colorait du plus vif incarnat de la pudeur. Jetant alors ses bras délicats autour du cou de Pénée : "Cher auteur de mes jours, disait-elle, permets que je garde toujours ma virginité. Jupiter lui-même accorda cette grâce à Diane". Pénée se rend aux prières de sa fille. Mais, ô Daphné ! que te sert de fléchir ton père ? ta beauté ne te permet pas d'obtenir ce que tu réclames, et tes grâces s'opposent à l'accomplissement de tes vœux.

[474] Cependant Apollon aime : il a vu Daphné ; il veut s'unir à elle : il espère ce qu'il désire ; mais il a beau connaître l'avenir, cette science le trompe, et son espérance est vaine. Comme on voit s'embraser le chaume léger après la moisson ; comme la flamme consume les haies, lorsque pendant la nuit le voyageur imprudent en approche son flambeau, ou lorsqu'il l'y jette au retour de l'aurore, ainsi s'embrase et brûle le cœur d'Apollon ; et l'espérance nourrit un amour que le succès ne doit point couronner.

Il voit les cheveux de la Nymphe flotter négligemment sur ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si l'art les avait arrangés ? Il voit ses yeux briller comme des astres ; il voit sa bouche vermeille ; il sent que ce n'est pas assez de la voir. Il admire et ses doigts, et ses mains, et ses bras plus que demi nus ; et ce qu'il ne voit pas son imagination l'embellit encore. Daphné fuit plus légère que le vent ; et c'est en vain que le dieu cherche à la retenir par ce discours :

[504] "Nymphe du Pénée, je t'en conjure, arrête ! ce n'est pas un ennemi qui te poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! La brebis fuit le loup, la biche le lion ; devant l'aigle la timide colombe vole épouvantée : chacun fuit ses ennemis ; mais c'est l'amour qui me précipite sur tes traces. Malheureux que je suis ! prends garde de tomber ! que ces épines ne blessent point tes pieds ! que je ne sois pas pour toi une cause de douleur ! Tu cours dans des sentiers difficiles et peu frayés. Ah ! je t'en conjure, modère la rapidité de tes pas ; je te suivrai moi-même plus lentement. Connais du moins l'amant qui t'adore : ce n'est point un agreste habitant de ces montagnes ; ce n'est point un pâtre rustique préposé à la garde des troupeaux. Tu ignores, imprudente, tu ne connais point celui que tu évites, et c'est pour cela que tu le fuis. Les peuples de Delphes, de Claros, de Ténédos, et de Patara, obéissent à mes lois. Jupiter est mon père. Par moi tout ce qui est, fut et doit être, se découvre aux mortels. Ils me doivent l'art d'unir aux accords de la lyre les accents de la voix. Mes flèches portent des coups inévitables ; mais il en est une plus infaillible encore, c'est celle qui a blessé mon cœur. Je suis l'inventeur de la médecine. Le monde m'honore comme un dieu secourable et bienfaisant. La vertu des plantes m'est connue ; mais il n'en est point qui guérisse le mal que fait l'Amour ; et mon art, utile à tous les hommes, est, hélas ! impuissant pour moi-même."

[525] Il en eût dit davantage; mais, emportée par l'effroi, Daphné, fuyant encore plus vite, n'entendait plus les discours qu'il avait commencés. Alors de nouveaux charmes frappent ses regards : les vêtements légers de la Nymphe flottaient au gré des vents ; Zéphyr agitait mollement sa chevelure déployée, et tout dans sa fuite ajoutait encore à sa beauté. Le jeune dieu renonce à faire entendre des plaintes désormais frivoles : l’Amour lui-même l'excite sur les traces de Daphné ; il les suit d'un pas plus rapide. Ainsi qu'un chien gaulois, apercevant un lièvre dans la plaine, s'élance rapidement après sa proie dont la crainte hâte les pieds légers ; il s'attache à ses pas ; il croit déjà la tenir, et, le cou tendu, allongé, semble mordre sa trace ; le timide animal, incertain s'il est pris, évite les morsures de son ennemi, et il échappe à la dent déjà prête à le saisir : tels sont Apollon et Daphné, animés dans leur course rapide, l'un par l'espérance, et l'autre par la crainte. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour; il poursuit la nymphe sans relâche ; il est déjà prêt à la saisir ; déjà son haleine brûlante agite ses cheveux flottants.

[543] Elle pâlit, épuisée par la rapidité d'une course aussi violente, et fixant les ondes du Pénée : "S'il est vrai, dit-elle, que les fleuves participent à la puissance des dieux, ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste" ! À peine elle achevait cette prière, ses membres s'engourdissent ; une écorce légère presse son corps délicat ; ses cheveux verdissent en feuillages ; ses bras s'étendent en rameaux ; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore ; il serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il sent palpiter un cœur. Il embrasse ses rameaux ; il les couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre d'Apollon. Le laurier ornera désormais mes cheveux, ma lyre et mon carquois : il parera le front des guerriers du Latium, lorsque des chants d'allégresse célébreront leur triomphe et les suivront en pompe au Capitole : tes rameaux, unis à ceux du chêne, protégeront l'entrée du palais des Césars ; et, comme mes cheveux ne doivent jamais sentir les outrages du temps, tes feuilles aussi conserveront une éternelle verdure."

Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut agitée d'un léger frémissement.

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Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Editions du Seuil, février 2017) de Françoise Frontisi-Ducroux, on peut lire qu'Apollon n'eut pas des amours de tout repos avec les mortelles.


"Mais c'est avec Daphné qu'il connut son échec le plus douloureux (Ovide, Métamorphoses, I, 452-567). Ce fut aussi, dit Ovide, son premier amour, à la suite d'une vengeance de Cupidon. Comme Apollon se moquait de l'arc du petit dieu celui-ci décocha deux flèches : l'une dorée, l'autre de plomb, la première pour faire naître l'amour, l'autre pour le mettre en fuite. Celle-ci sur Daphné, celle-là sur Apollon. Le dieu s'enflamme sur le coup pour la belle fille qui, s'adonnant à la chasse, repousse tous ses prétendants. Apollon l'aborde, essaie de la convaincre en faisant valoir ses titres. Elle s'enfuit ; il la poursuit. Cela devient une chasse. Sur le point d'être rattrapée, elle implore les dieux de la délivrer de ce corps trop séduisant. "Sa prière à peine achevée, une lourde torpeur envahit ses membres, une mince écorce entoure sa poitrine tendre, ses cheveux s'allongent et deviennent feuillages, ses bras des rameaux ; son pied si véloce se fixe au sol par d'inertes racines, sa tête forme cime ; d'elle il en reste que l'éclat. Phœbus l'aime toujours et posant sa main sur le tronc sent encore battre le cœur sous l'écorce récente."

Un éclairage ici s'impose. Pour décrire le prodige de la métamorphose, qu'il s'agisse de Daphné, comme ici, ou des autres victimes de ce phénomène, Ovide innove considérablement. Nous sommes habitués à voir au cinéma les transformations les plus monstrueuses se déployer sous nos yeux. Il faut nous abstraire de ce cadre mental et visuel pour saisir la portée du génie d'Ovide. Avant lui la métamorphose fait l'objet d'un simple constat. Elle est énoncée sobrement : "ils devinrent des oiseaux", ou "Zeus changea sa forme contre celle d'un cygne" ; "d'un coup de baguette, Circé les transforma en porcs". Ce procédé perdurera dans nos contes de fées, où la baguette magique a un effet instantané, où la rapidité de l'action et son invisibilité s'explicitent par le "clin d’œil" : cela échappe aux regards. Ovide lui-même utilise parfois ce procédé pour se limiter à dire l'acte et son résultat sans s'attarder autrement. Mais le plus souvent il détaille une évolution et décrit lentement la progression du phénomène dans toutes ses phases. ce fait est remarquable car le contexte mental de l'Antiquité peine à appréhender la durée, expliquent les historiens des mathématiques. Or Ovide joue avec la temporalité, accélérant et ralentissant tout à la fois. [...]

Daphné est donc devenue laurier. Apollon ne se résigne qu'à demi : il enlace les branches, ambrasse le bois et dit : "Eh bien, puisque tu ne peux être mon épouse tu seras mon arbre, ô laurier [...] Tu porteras toujours un feuillage splendide et persistant. Et le laurier fait un signe d'assentiment en remuant son faîte, sa tête."

Ici se pose un problème de traduction : laurus est un mot féminin, nous y reviendrons La traduction, si elle ne veut pas être trahison, devrait conserver Daphné son genre sinon son sexe, puisqu'elle refuse d'assumer celui-ci et d'endosser le statut d'épouse. Elle ne devient pas mâle pour autant. Ce qu'embrasse Apollon demeure du genre féminin. La métamorphose devrait permettre un néologisme. Faute de pouvoir dire qu'il étreint "une" arbre, disons qu'il enlace une belle plante : une laurière ? Une laure, peut-être. Le mythe, étiologique, explique soit l'apparition de l'espèce laurier, daphné, en grec, laurus en latin, soit la raison pour laquelle cet arbre est consacré à Apollon et régulièrement utilisé dans son culte. (Note : Par exemple, les vainqueurs aux jeux pythiques étaient couronnés de laurier ; la Pythie en mâchonnait des feuilles, qui parallèlement se consumaient en fumigations ; et le premier temple de Delphes était, paraît-il bâti de lauriers, etc.).


Le schéma narratif est simple : une fille trop belle rejette l'amour, qu'il soit humain ou divin,. Préférant la chasse et la virginité, comme Artémis, elle refuse son destin de femme. Ce qui est permis à une déesse n'est pas à une mortelle, ni même à une nymphe, créature intermédiaire qui n'échappe pas à la mort. Car Daphné est fille d'un fleuve. Pour avoir refusé la condition féminine, elle sort définitivement de l'humanité et bascule dans l'état végétal. La cause de son malheur est un désir érotique, extérieur à elle, et le contact avec le divin, malgré elle. La rencontre avec la race des dieux, acceptée ou rejetée, provoque presque toujours pour les mort es un changement d'espèce, ici une descente dans l'univers végétal. Selon une autre version, rapportée par le poète grec Parthénios de Nicée, antérieur à Ovide, Daphné est la fille d'un roi de Sparte. Hostile au mariage, cette chasseresse, appréciée d'Artémis, est aimée d'un certain Leukippos, qui se déguise en fille pour chasser avec elle et a le bonheur, sous cette forme, de lui plaire : "sans cesse elle l'embrassait et se serrait contre lui". Cette tendre affection provoque la jalousie d'Apollon, également épris de Daphné, et le dieu inspire aux jeunes filles l'idée d'aller au bain. Leukippos, bien embarrassé, résiste, se voit dévêtu de force et, démasqué, est transpercé de javelots. A la suite de quoi il disparaît... devenu invisible. Débarrassé de son rival, Apollon entre en scène. Daphné s'enfuit devant le dieu qui la poursuit, et elle demande à Zeus de la soustraire au genre humain. "Elle devint, dit-on, l'arbre qui a reçu son nom : daphné, le laurier", conclut sobrement Parthénios.

Comme chez Ovide le récit a une fonction étiologique : il explique l'origine de la prédilection d'Apollon pour le laurier et l'usage de cette plante dans le culte qui lui est rendu.

Cependant le récit de Parthénios inscrit l'histoire de Daphné dans une autre série, qui joue sur la ruse et le travestissement féminin d'un mâle désireux d'approcher une fille rebelle à la sexualité, comme le fait Zeus pour violer Callistô. A la ruse du garçon pour entrer dans la troupe des chasseresses répond celle du dieu vindicatif, incitant méchamment les filles à aller se baigner Du coup le récit s'insère également dans la série du "bain de Diane", qui montre la déesse entourée de ses compagnes dénudées, épiée par un voyeur, tel Actéon. Scène dont les virtualités érotiques, légèrement scabreuses, seront exploitées par les peintres classiques, pour le plus grand plaisir des amateurs de nudités peintes.

Mais la tradition, fondée sur le poème d'Ovide, a surtout retenu le duo du dieu amoureux, déçu dans son désir, et de la nymphe terrifiée échappant à son violeur par la métamorphose en laurier. Le succès de ce mythe est attesté par de multiples versions figuratives, mosaïques grecques et romaines, peinture pompéienne, illustrations des manuscrits d'Ovide, puis des éditions imprimées et, sans discontinuer,par la peinture européenne. Incontestablement, la statue de Bernin, qui se trouve à la villa Borghèse, demeure l'œuvre la plus remarquable. Le travail du sculpteur a opéré une nouvelle métamorphose, rendant la pierre à la fois chair et végétal. Bernin a su traduire dans la transparente immobilité du marbre la stupéfiante transformation de Daphné et la lente progression que décrivait Ovide. Transcription d'un langage à un autre où le sculpteur répond au poète. Où l'on voit les orteils de Daphné s'allonger pour prendre racine, juste au-dessus du socle où sont gravés les vers d'Ovide qui décrivent l'incroyable processus. (Note : La langue latine permet, grâce à la déclinaison, d'allonger de deux syllabes à l'ablatif pluriel le mot "racine" : radicibus. Ovide en use efficacement)".

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Croyances populaires :


D'après Véronique Barrau, auteure de Plantes porte-bonheur (Éditions Plume de carotte, 2012), "Pour faire mourir à petit feu leur ennemi, les habitants de Gironde accrochaient en croix deux feuilles de laurier au moyen d'une épingle et tous les jours, à treize heures, ajoutaient à l'assemblage deux nouvelles épingles également disposées en croix. Une fois la surface recouverte, l'objet était jeté à l'eau tandis que le condamné mourrait dans de grandes souffrances. [...]


Symbole d'éternité : Un mythe grec raconte comment la nymphe Daphné fut métamorphosée en laurier par les dieux pour échapper aux avances pressantes d'Apollon. Ce dernier adressa un baiser à l'arbuste pour lui faire don de l'immortalité. Les feuilles vertes et persistantes du laurier ont certainement inspiré ce récit. A l'autre bout du monde, les Chinois ont aussi associé le laurier au symbole de l'éternité. Si la mythologie a fait du laurier un emblème d'immortalité, la tradition populaire a investi l'arbuste de divers pouvoirs bienfaiteurs.


Trois vertus porte-bonheur : Le caractère bénéfique du laurier est si puissant qu'une seule feuille gardée sur soi écarterait tous les problèmes de son chemin. Se fiant à cette croyance et souhaitant mettre toutes les chances de leur côté, es jeunes hommes craignant d'être conscrits, confectionnaient un collier avec plusieurs feuilles de cette plante. L'objet porté durant les six semaines précédant le tirage au sort devait permettre à son propriétaire de tirer un bon numéro et d'éviter l'enrôlement dans l'armée.

Le laurier vient aussi au secours des amoureux. Si vous êtes en couple, nous ne pouvons que vous conseiller de conserver chacun un morceau issu du même rameau de laurier. Si la tradition dit vrai, ce rituel vous permettra de sauvegarder dans le temps vos sentiments respectifs. Gage d'amour durable entre les époux, le laurier était également présent dans les noces romaines, corses ou languedociennes sous forme de guirlandes accrochées à la porte des jeunes couples. Selon la superstition, l'arbuste planté devant toute maison garantirait un bonheur sur les habitants. Dans la Rome antique, des lauriers étaient plantés face aux temples et aux résidences impériales mais pour d'autres raisons. Les Romains croyaient en effet fortement aux vertus protectrices du végétal contre la foudre. L'empereur Tibère se coiffait d'ailleurs d'un chapeau de laurier dès que l'orage grondait. Cette croyance a traversé les frontières puisque les Français fixaient à leur couvre-chef une brindille de cet arbuste béni le vendredi saint ou le dimanche des Rameaux.


Bénédiction dominicale : Le dimanche des Rameau est une fête chrétienne célébrée le dernier dimanche du Carême. Elle commémore la venue de Jésus dans Jérusalem où il fut accueilli par une foule brandissant des rameaux de verdure pour manifester leur joie. En souvenir de cette arrivée triomphale, les fidèles se rendant à la messe de ce jour apportent des branchages dont l'espèce botanique varie en fonction des régions. Les rameaux de buis, d'olivier, de sapin ou de laurier pour ne citer que ces exemples, sont bénis au cours de l'office et gardés durant une année dans les maisons. On attribuait autrefois des vertus exceptionnelles à ces branches vertes. elles protégeaient de la foudre, des sorts voire des voleurs et des fantômes ! Les vignerons du médoc fixaient à leurs piquets de vigne un rameau de laurier béni pour protéger les ceps de la gelée et de la grêle.

Le laurier est un arbuste fréquemment utilisé en France lors du dimanche des Rameaux. Si habituellement les ouailles se munissent d'une petite branche, les paysans landais de Chalosse faisaient les choses en grand et apportaient carrément un arbuste entier dans l'église ! Une fois ramenés chez eux, les lauriers étaient cachés dans un coin jusqu'à la nuit du samedi au dimanche de Pâques. Passé minuit, le maître de maison coupait plusieurs rameaux afin de les placer dans chaque pièce de la maison puis dans tous les bâtiments abritant les bêtes. Il terminait enfin sa distribution en plantant une branche de laurier à chaque angle de ses champs. Mais s'il ne parvenait pas à accomplir sa tâche avant que le jour ne se lève, il pouvait s'attendre à accumuler maladresse et bêtises dans ses champs durant toute une année !

A la fin des années 1800, les Provençaux ornaient souvent de décorations et de fruits leurs branches de laurier. Les Niçois ajoutaient ainsi des petites croix et une orange confite. A Toulon, des bonhommes en pain d'épice ou un cavalier en croûte étaient ajoutés à l'ensemble.


Laurier purificateur : Esculape, dieu de la médecine dans la mythologie romaine, est généralement représenté avec une couronne de laurier car l'arbuste passait pour écarter toutes les maladies. Il est vrai que le laurier dispose notamment de propriétés antiseptiques. Dans la Rome de l'Antiquité, une branche de l'arbuste était souvent fixée aux portes des personnes souffrantes. Au temps de la peste noire, ces rameaux étaient brûlés dans l'âtre des cheminées pour garantir des miasmes contagieux.


Des couronnes polyvalentes : Poètes et athlètes romains, savants et bacheliers fraîchement diplômés d'université recevaient jadis une couronne de laurier en hommage à leurs prouesses. Le parfum aromatique de la plante passait, pour les Grecs d'antan, comme facilitant les capacités divinatoires. Voilà pourquoi la Pythie et les prêtres se couronnaient d'un rameau de laurier avant de rendre leurs augures.

Lors de la parade en char dans les rues de la ville, un esclave était chargé de maintenir la couronne de laurier au-dessus de la t^te du vainqueur en lui murmurant à l'oreille Memento mori, "N'oublie pas que tu es mortel !"


Arnaque ! Les marchands de Rome se rendaient autrefois à l'antique fontaine de Mercure pour augmenter leur chiffre d'affaires. Après avoir réalisé leurs ablutions, ils puisaient de l'eau dans une cruche préalablement fumigée afin de préserver les qualités du liquide transvasé. Une fois parvenus à leur commerce ou leur étal, les commerçants trempaient un rameau de laurier dans la précieuse eau et aspergeaient tous les objets destinés à la vente. Ce rituel s'accompagnait de paroles adressées à Mercure. les marchands demandaient au Dieu de bien vouloir excuser leurs parjures récents mais surtout d'accepter de les aider à réaliser des bénéfices conséquentes, quitte à berner allègrement les clients !


Célibat forcé : Quelques feuilles de laurier sont souvent les bienvenues pour aromatiser une sauce ou une soupe. En Belgique, toutefois, on prenait garde à ne pas servir ces verts éléments dans l'assiette de potage d'une jeune fille en âge de se marier. Selon la tradition, une telle présence vaudrait à la pauvre demoiselle de rester célibataire durant sept longues années..."

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Littérature :

Le Laurier du Généralife


Dans le Généralife il est un laurier-rose, Gai comme la victoire, heureux comme l’amour. Un jet d’eau, son voisin, l’enrichit et l’arrose ; Une perle reluit dans chaque fleur éclose, Et le frais émail vert se rit des feux du jour. Il rougit dans l’azur comme une jeune fille ; Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair. On dirait, à le voir sous l’onde qui scintille, Une odalisque nue attendant qu’on l’habille, Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair. Ce laurier, je l’aimais d’une amour sans pareille ; Chaque soir, près de lui j’allais me reposer ; À l’une de ses fleurs, bouche humide et vermeille, Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille ! J’ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser…


Généralife, 1843.

Théophile Gautier, "Le Laurier du Généralife" in Espana, 1845.

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