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  • Anne

Le Jujubier



Étymologie :

  • JUJUBIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1546 (J. Martin trad. de F. Colonna, Discours du Songe de Poliphile, fol. 107 rods Quem. DDL t. 12). Dér. de jujube*; suff. -ier*.

  • JUJUBE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. Ca 1256 désigne le fruit decoction de jujubes (A. de Sienne, Rég. du corps, 51, 12 ds T.-L.) ; 1600 la jujube (O. de Serres, Le Theatre d'agriculture, éd. Genève, M. Berjon, 1611, p. 839), donné comme fém. par la plupart des dict. à partir du xviie s. (Cotgr., Rich., Fur., Trév.) ; 2. 1562 désigne l'arbre (A. du Pinet, L'hist. du Monde de C. Pline, XV, Lyon, 1562, t. 1, p. 560 : les jujubes ...sont aussi arbres estrangers ; XXI, t. 2, p. 162 : fleurs de jujube) ; 3. 1845 masc. « suc extrait du fruit de jujube » (Besch.). Du lat. vulg. *zizūpus (avec assimilation régressive de i aboutissant à ü), cf. zizupus, Appendix Probi 196, issu de zizufum (Edit de Dioclétien, 6, 56), zizuphum, zizuphon, neutre « jujube », Pline, Hist. nat., 15, 47, et « jujubier », id., 21, 51, (également zizuphus, fém. « jujubier », Columelle, 9, 4, 3), empr. au gr. ξ ι ξ υ ́ φ ο ν « jujubier », v. André Bot., p. 341. Étant donné l'aire méditerranéenne du jujubier, il est probable que le mot est parvenu en fr. à travers le prov., mais de celui-ci on ne relève aucune forme du type jujube. Les types attestés dans le domaine d'oc sont : 1. jousibo, relevé dans l'Hérault, Mistral, s.v., et aux confins de Gascogne, Languedoc et Pays de Foix, Axel Duboul, Las plantos as camps, 2e éd., 1980, p. 50, issu d'une forme métathétique *zŭzīpus ; 2. gigoulo, chichoulo, Mistral, s.v. ginjourlo, d'un lat. vulg. *zīzula, dér. zīzupus, suff. -ula, prob. à travers des formes liguriennes (v. FEW t. 14, p. 665 b) ; 3. ginjourlo (cf. 1549 m. fr. gingiole, A. du Moulin ds Hug.), chinchourlo, Mistral, loc. cit., d'un lat. vulg. *zīnzŭla, prob. à travers l'ital. (FEW loc. cit.), avec, pour 2 et 3, passage de -dž- sonore à -tš- sourd.


Lire aussi les définitions du jujubier et de la jujube pour amorcer la réflexion symbolique.

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Symbolisme :


Dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des Fleurs (Paris, 1855), l'abbé Casimir Magnat propose une version catholique des équivalences symboliques entre plantes et sentiments :


JUJUBIER - SOULAGEMENT.

Venez à moi vous tous qui êtes chargé, a dit le Seigneur, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes.

Mathieu : XI, 28, 29.

 

Selon Pierre Zaccone, auteur de Nouveau langage des fleurs avec la nomenclature des sentiments dont chaque fleur est le symbole et leur emploi pour l'expression des pensées (Éditeur L. Hachette, 1856) :


JUJUBIER - SOULAGEMENT.

Arbrisseau épineux, originaire de la Syrie, et naturalisé dans le midi de la France. Le jujubier s'élève jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur ; son bois est épineux, ses feuilles oblongues et luisantes. — On fait du sirop avec le fruit du jujubier ; ce sirop est souvent employé en médecine, et est rangé parmi les pectoraux adoucissants. (Dict . des sciences méd.)

 

Emma Faucon, dans Le Langage des fleurs (Théodore Lefèvre Éditeur, 1860) s'inspire de ses prédécesseurs pour proposer le symbolisme des plantes qu'elle étudie :


Jujubier - Votre présence adoucit mes peines.

Le jujubier se trouve à l'état sauvage en Égypte et en Barbarie. Ses fleurs sont petites, d'un blanc verdâtre et peu jolies ; mais son fruit est d'une belle couleur rouge ; c'est à lui que le jujubier doit toute son importance par les vertus pectorales qu'il renferme ; dans les maladies de poitrine la jujube adoucit les souffrances des malade.

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Dans son Nouveau Langage des fruits et des fleurs (Benardin-Béchet, Libraire-Éditeur, 1872) Mademoiselle Clémentine Vatteau poursuit la tradition du Sélam :


JUJUBIER : Votre présence adoucit mes peines.

Les fruits du jujubier adoucissent le rhume d'une façon très-sensible.


ZIZIPHUS ou JUJUBIER : Désir. Ses fleurs sont jaunes et ses branches garnies d'épines.

ZlZIPHUS DE CHINE : Maladie ; Fièvre. Ses tiges sont grêles.

ZIZIPHUS SATIVA : Dessein de ruine. Branches et fruits rouges.

ZIZIPHUS LOTUS, à fruits jaunes : Discorde ; Querelles.

 

D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, le jujubier (sidrat) est :


Le "symbole de la limite et de la mesure dans l'espace et dans le temps, selon les traditions de l'Islam. Le prophète Mohammed eut, dit le Coran, une vision des plus grands signes de son Seigneur... près du Jujubier de l'Extrémité... au moment où le Jujubier était couvert de ce qui couvrait.

Ce jujubier est, chez les mystiques musulmans, un sujet de grandes discussions. Il est pris comme la limite extrême au-delà de laquelle la créature, même la plus rapprochée de Dieu, ne peut se rapprocher davantage. Selon la tradition, Gabriel prit congé du Prophète à ce point et se contenta de lui indiquer comment aller au-delà seul. Il faut remarquer que le jujubier est parfois le seul être vivant en tout un désert. N'est-on pas ici au seuil du désert de l'Inconnaissable ? Une cérémonie appelée Nuit du Milieu de Shaaban se rattache à une tradition selon laquelle le jujubier du Paradis comporterait autant de feuilles qu'il existe d'êtres humains vivants au monde. On dit que ces feuilles portent inscrits les noms de tous ces êtres ; chaque feuille portant le nom d'une personne et ceux de ses pères et mères. On prétend que l'arbre est secoué, pendant la nuit qui précède le 15e jour du moi, un peu après le coucher du soleil ; et lorsqu'une personne est destinée à mourir dans l'année qui vient, la feuille sur laquelle son nom est gravé tombe à cette occasion ; si elle doit mourir très prochainement, sa feuille est presque entièrement desséchée, seule une petite section demeure verte ; selon le temps qui lui reste à vivre, la partie verte est plus ou moins grande. Une forme particulière de prière est utilisée à cette occasion. Il peut symboliser aussi une mesure de défense contre l'agression. Dans certaines tribus du Maroc, à la naissance d'un garçon, la sage-femme lui met immédiatement dans la main un rameau de jujubier, afin qu'il devienne dangereux comme cet arbre avec ses épines ; les épines sont également utilisées contre la mauvais œil. Les tombes sont parfois recouvertes des branches de cet arbuste épineux.

On trouverait une trace de cette tradition (jujubier = symbole de défense) dans une légende grecque : une nymphe, Lotis, était aimée de Priape, qui la poursuivait de ses assiduités non moins obstinément qu'elle se refusait à lui ; après lui avoir échappé de justesse, elle demanda à être changée en un arbuste épineux à fleurs rouges, que l'on croit être le jujubier.

Le fruit du jujubier, qui n'a pour nous qu'une vertu pectorale, était, pour les taoïstes, une nourriture d'immortalité. La jujube en tant que nourriture des Immortels était, il est vrai, d'une taille extraordinaire : celle d'une courge ou d'une pastèque. On se nourrissait de jujubes après avoir réalisé très progressivement le régime de l'abstinence de céréales : c'était pas excellence la nourriture pure, presque immatérielle."

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Mythes et légendes :


D'après Angelo de Gubernatis, auteur de La Mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal, tome 2 (C. Reinwald Libraire-Éditeur, Paris, 1882),


JUJUBIER. — Le jujubier nain est invoqué par la femme Kabyle contre son mari, de la manière suivante : « Salut, ô jujubier nain ! J’ai un mari auquel la barbe a poussé injustement ; lorsqu’il entre, je l’attache avec une corde ; puis je sors et vais me promener dans tout le village. Eût-il un troupeau de cent brebis, eût-il deux vaches et encore une jument, eût-il une paire de bœufs qui battraient cent meules de grains, tant que je serai dans sa maison avec tout cela, il n’économisera ni orge ni figues. »

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M. Dorie, auteur de "Les plantes magiques de l'Odyssée. Lotos et moly." (In : Revue d'histoire de la pharmacie, 55ᵉ année, n°195, 1967. pp. 573-584) tente d'élucider quelle plante se cache derrière le lotos :


LE LOTOS DE CYRENE

Zizyphus lotus Lamk. Rhamnacées.


Le fruit de cette plante merveilleuse a pris la valeur d'un symbole. Ceux qui ont soif d'oubli croient parfois entendre, comme l'écrit Baudelaire, des voix « charmantes et funèbres » qui les convient à manger le lotus parfumé. Qu'était donc ce fruit ? Qu'était cet arbre auquel une poétique immortalité fut conférée par quelques vers d'Homère ?

Quand, après la ruine de Troie, Ulysse avec ses compagnons se fut rembarqué pour Ithaque, des mésaventures sans nombre assaillirent les navigateurs dès les premiers jours. Les Kikones massacrèrent quelques-uns d'entre eux. Une tempête effroyable s'éleva, et, pendant dix jours, les « vents de mort » balayèrent les navires « sur la mer poissonneuse ». La flottille fut ainsi poussée vers l'île des Lotophages :

« Le dixième jour, j'abordai à la terre des Lotophages, qui se nourrissent de fruits vermeils. » (Odyssée, IX, 83-84).

L'expression utilisée par le poète signifie littéralement « nourriture fleurie », que nous pensons pouvoir traduire, ainsi que le fait A. Pierron, par « fruits colorés comme des fleurs ».

Les navigateurs descendent, font de l'eau, préparent le dîner. Cependant, Ulysse envoie en reconnaissance trois de ses hommes :

« Ceux-ci entrèrent aussitôt en relation avec les Lotophages, et personne, parmi ceux de ce peuple, ne s'avisa de leur faire subir le moindre mauvais traitement. On les invita seulement à goûter du lotos. Mais après avoir mangé de ce fruit doux comme le miel, les trois compagnons ne voulaient plus revenir, ni donner de leurs nouvelles. Ils n'avaient d'autre désir que de rester là, avec les Lotophages, à manger du lotos, et d'oublier à jamais le chemin du retour. » (Odyssée, LX, 91-97).

Un fruit si précieux ne pouvait manquer d'attirer l'attention des commentateurs. Certains ont voulu voir dans ce passage de l'Odyssée une simple fiction poétique ; d'autres, un symbole de la puissance de l'oubli chez l'homme. Les plus nombreux, cependant, affirment la réalité botanique du récit odysséen.

Elle semble actuellement incontestable. Le peuple des Lotophages a réellement existé. Leur île n'est pas une terre imaginaire. Les auteurs anciens la nomment sans hésitation: c'est l'Insula Meninx. Cette île heureuse qui dort paresseusement sur la mer Libyque, au sud du golfe de Gabès, porte aujourd'hui le nom de Djerba.

Le lotos n'est pas davantage une plante légendaire. Bien entendu, il n'a de commun que le nom avec le lotos des prairies de Lacédémone et de la plaine troyenne, ou avec le lotus égyptien. Mais son identification botanique a suscité maint commentaire et mainte controverse. A ce propos, on constate avec un peu d'étonnement que certains botanistes et certains hellénistes contemporains ont proposé pour la dénomination du lotos des hypothèses trop souvent fantaisistes. Celle qui tendait à assimiler la plante magique au Plaqueminier (Diospyros Lotus L. Ebénacées) est aujourd'hui universellement abandonnée. Nous ne nous y arrêterons pas.

Les commentateurs qui suggèrent que le lotos pourrait être le palmier-dattier ont tout au moins le mérite de soutenir une proposition raisonnable. Elle n'en est pas moins inexacte. Les Achéens connaissaient les dattes. Le courant d'échanges établi depuis longtemps entre les Egyptiens et les Egéens permettait à ces derniers de recevoir assez fréquemment des dattes de Libye. Il n'y a aucune raison pour qu'Homère signale comme un mets nouveau et doué de propriétés magiques un fruit auquel avaient certainement goûté Ulysse et ses compagnons.

M. Bonné pense que le lotos n'est autre que le caroubier (Ceratonia siliqua L. Papilionacées-Césalpinées). Cet arbre croît en effet sur le littoral africain, et les indigènes de Numidie, de Tripolitaine et de Cyrénaïque mangeaient parfois de ses fruits, mais ils étaient loin d'en faire leur nourriture ordinaire. La caroube est un aliment indigeste et grossier dont l'usage était plutôt réservé au bétail. Très probablement, ce ne furent pas des caroubes que les hospitaliers insulaires offrirent aux navigateurs grecs.

L'hypothèse que propose à son tour V. Bérard fait honneur à l'esprit ingénieux de l'éminent helléniste. Elle ne résiste malheureusement pas à la critique, puisque la plante que cite l'auteur des Navigations d'Ulysse ne fut acclimatée en Afrique que 2.700 ans environ après la guerre de Troie.

« De tous les fruits indigènes, écrit-il, un seul ressemble à une fleur : c'est celui du cactus, notre figue de Barbarie, dont les indigènes du Nord et du Sud tunisiens sont également friands ; arrivée à maturité, cette figue chatoyante est, par sa forme, par ses couleurs variées, par son implantation sur la feuille charnue, comme un gros bouton prêt à s'ouvrir. La haie du cactus a toujours été, autour d'une case, d'une plantation ou d'un village, le meilleur rempart contre les maraudeurs et les grands ou petits fauves, chacals, hyènes, panthères et lions, dont la Libye primitive n'était pas plus dépourvue que notre Algérie de 1840. » (V. Bérard, Nausicaa, pp. 107-108.)

Il y eut certainement des chacals et des lions dans la Libye primitive, mais il n'y eut pas, et pour cause, de haies de figuiers de Barbarie, puisque l'opuntia ficus Indica ne fut naturalisé sur le pourtour méditerranéen qu'à la fin du XVI siècle.

Il faut donc chercher, pour correspondre au lotos, un autre végétal caractéristique de l'Insula Meninx et du rivage cyrénaïque, et dont l'existence aux temps égéens soit confirmée par des témoignages concordants. Le plus simple est de se reporter à ce qu'ont écrit les auteurs anciens sur le lotos et les Lotophages. C'est parce qu'ils n'ont pas oublié cette précaution liminaire que les botanistes Clusius, Bauhin, Schaw et Desfontaines ont abouti à la même conclusion ; d'après eux, le lotos est une variété de jujubier, et Desfontaines l'identifie avec Zizyphus lotus Lamk. que l'on trouvait encore en abondance à Djerba, il y a une cinquantaine d'années.

Quelque difficile que soit souvent l'interprétation des vieux textes, ceux qui concernent le lotos sont exceptionnellement clairs. Théophraste lui-même est précis, ce qui ne lui arrive pas toujours. Lisons au livre IV de son Histoire des plantes ce qui se rapporte au fruit mystérieux : « En Libye, croissent de nombreux et magnifiques lotos... Cet arbre remarquable est à peu près de la taille d'un poirier ou un peu plus petit ; sa feuille, découpée, est semblable à celle du chêne-vert ; son bois est noir. Il y a en plusieurs espèces distinctes par les fruits. Ces fruits sont de la grosseur d'une fève. Ils changent de couleur à mesure qu'ils mûrissent, à la façon des raisins. Us se forment sur les rameaux de l'arbre en rangs serrés et parallèles, comme les fruits du myrte. Le fruit qui croît au pays des Lotophages ainsi qu'on les appelle, est doux, agréable, absolument inoffensif et bienfaisant pour l'intestin. Plus doux encore est celui qui n'a pas de noyau, car il y en a de cette espèce ; on en prépare une boisson fermentée. L'arbre porte habituellement de nombreux fruits. Nous savons même que lorsque l'armée d'Ophellus, qui marchait sur Carthage, vint à manquer de vivres, elle se nourrit pendant plusieurs jours des fruits du lotos. » (Théophraste, Œuvres (texte grec), éd. Finnin-Didot, 1931, p. 62.)

Hérodote traite succinctement s des Lotophages en son livre IV ; il les distingue des Nasammons qui sont mangeurs de dattes.

Athénée, décrivant le lotos, indique que son fruit « a la grosseur d'une olive, devient presque rouge une fois mûr, et porte un petit noyau ».

Polybe est plus explicite encore : « Le lotos est un arbrisseau rude et épineux. Ses feuilles sont petites, vertes et semblables à celles du Rhamnus. Ses fruits encore verts ressemblent aux baies du myrte, mais une fois mûrs, ils égalent en grosseur les olives rondes, se teignent d'une couleur rougeâtre, et renferment un noyau ligneux. » L'historien ajoute que les Lotophages préparaient avec les fruits écrasés et fermentes une liqueur excellente.

Ces descriptions concordantes permettent de penser que le lotos homérique était un jujubier. Après une étude approfondie de la flore de Djerba, le botaniste Desfontaines, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences en 1788, a cru pouvoir affirmer, ainsi que nous le disions plus haut, l'identité de la plante magique et de Zizyphus lotus. Ce jujubier est un arbrisseau épineux, aux feuilles à peine dentées, dont les fruits sont des drupes globuleuses et arrondies, de saveur agréable et sucrée.

Cette conclusion est la seule qui corresponde aux textes anciens. C'est aussi la seule qui corresponde à ce que nous pouvons connaître de la flore de l'Insula Meninx, ou tout au moins de ce qu'elle était il y a peu d'années encore. E. Blanc (L'arbre des Lotophages) et Servonnet (Tous deux cités par S. E. Tlatli : Djerba et les Djerbiens, Tunis, 1942.) signalent que le jujubier sauvage formait dans l'île, en 1890, d'épais massifs épineux. Il serait intéressant de savoir si ces arbustes ont complètement disparu, ainsi que l'affirme Tlatli. A cette époque, tout au moins, les fruits de ce Zizyphus étaient fort appréciés des indigènes. Je ne pense pas qu'ils aient jamais fait oublier leur patrie aux voyageurs qui abordèrent à ces rives que le grand soleil du sud rend un peu somnolentes. Les jujubes, même ceux de Djerba, offrent aux gourmets une pulpe de saveur douce, mais assez fade. Peut-être ne percevons-nous plus certains arômes subtils, ou peut-être ceux-ci ont-ils disparu ? Qu'importe d'ailleurs la saveur même du fruit ?

On peut deviner ce qui se passa dans l'esprit des compagnons d'Ulysse. Ces malheureux avaient quitté leur pays depuis plus de dix ans. Ils avaient vécu tout ce temps dans les périls de la triste plaine troyenne. Leur retour s'annonçait incertain, plein d'embûches. Enfin, après une traversée tragique, paraît sur des eaux paisibles une île aux plages de sable d'or, couverte de la verdure des palmes, pleine de chants d'oiseaux. Les guerriers recrus de fatigue, que le chef envoie en reconnaissance, trouvent un peuple aimable qui leur offre les présents de l'hospitalité. On cueille pour eux des fruits vermeils ; on les convie à goûter la douceur du soir, dans l'oasis. Les rudes Achéens sont envahis de langueur. Ils admirent ce pays inconnu. Partout des eaux courantes, des parfums de fleurs, des jardins mystérieux où glissent silencieusement des femmes aux grands yeux noirs.

Ithaque est si lointaine encore, et quels périls les guettent sur le chemin du retour ! Dans cette île fortunée où le destin les a jetés, la vie semble « simple et tranquille ». La liqueur de lotos est douce à boire, et chaque fruit nouveau qu'on leur offre efface un peu plus le souvenir de la patrie.

Mais l'implacable Ulysse survient, qui fait ramener de force les trois déserteurs. Ils ne reverront plus l'île heureuse. des Lotophages. Ils n'aborderont jamais à la lointaine Ithaque.

 

Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014),


"Le héros grec Ulysse et ses compagnons furent victimes d'une herbe d'oubli. Arrivés sur l'île de Djerba, les compagnons d'Ulysse rencontrèrent les Lotophages, les "mangeurs de lotos". Ces "fruits de miel" avaient la faculté de plonger leurs consommateurs dans un état suspendu et béat. Le jujubier sauvage ou encore le dattier ont été évoqués comme étant l'arbre mystérieux cité dans ce passage de L'Odyssée. Voilà peut-être l'un des ancêtres de nos herbes d'oubli..."

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Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Editions du Seuil, février 2017), Françoise Frontisi-Ducroux nous relate le mythe associé à Dryopé :


"Dryopé n'est plus une jeune fille. Elle n'a pas échappé au viol : Apollon lui a fait un enfant et elle a eu la chance de trouver un bon mari. Elle est heureuse. Son lait est abondant. Elle promène son fils et lui cueille des fleurs. Mais en touchant à un lotos pourpre (un jujubier ou un micocoulier), elle voit des gouttes de sang couler des fleurs et les rameaux frissonner. Elle ignore qu'il s'agit de la nymphe Lotis, volontairement métamorphosée pour échapper à la lubricité de Priape. Épouvantée, Dryopé s'enfuit, mais se sent paralysée. Ses pieds s'enracinent, l'écorce monte et l'enserre, sa tête se couvre de feuilles et son enfant sent le sein maternel se durcir et le lait se tarir. Il ne reste d'elle qu'un lotos qui a encore la force de parler pour demander que la nourrice mène l'enfant sous l'ombrage de sa mère pour l'y allaiter.

Tel est le récit d'Ovide (Métamorphoses, IX, 330 s.), qui enchâsse dans l'histoire de Dryopé celle de Lotis, également transformée en lotos, mais conformément à la norme, si l'on peut dire, en fuyant son agresseur divin. (Selon une tradition rapportée dans les Fastes , I, 415, Ovide explique le sacrifice rituel d'un âne à Priape par l'intervention intempestive de la monture de Silène dont les braiments auraient éveillé la nymphe sur le point d'être violée). Avec Dryopé, le poète renouvelle le motif. Au lieu d'une vierge isolée, c'est une mère de famille qui subit la métamorphose, entourée de témoins : le bébé, dont l'allaitement est interrompu ; sa sœur, qui par son étreinte essaie vainement de ralentir la croissance du tronc ; puis son époux et son père qui arrivent juste à temps pour recueillir les dernières paroles de Dryopé et ses adieux. L'effet dramatique joue sur un registre différent.

Antoninus Liberalis (Les Métamorphoses, XXXII, d'après Nicandre) raconte l'histoire autrement : Dryopé gardait les moutons de son royal père, tout en jouant avec les nymphes hamadryades qui l'aimaient fort et dansaient avec elle. Apollon l'aperçut au milieu de leurs chœurs et la désira. Il se changea en tortue dont Dryopé se fit un jouet ; puis en serpent, qui épouvanta les nymphes et les mit en fuite. Il put alors tout à son aise violer Dryopé, qui se maria très vite et mit au monde le fils du dieu. L'enfant devint un très bel homme et fonda un sanctuaire dédié à Apollon. Un jour où sa mère s'y rendait, des nymphes hamadryades, "par amitié", l'enlevèrent et firent à sa place pousser un peuplier, et jaillir une source. L'histoire ne s'arrête pas là, car deux jeunes bavardes, qui avaient vu et raconté la disparition de Dryopé, furent transformées en sapins par les nymphes.

Le nom de Dryopé fait référence au chêne, drus-druos, mais Dryopé, "mademoiselle Duchêne' ne devient pas un chêne. Un lotos selon Ovide - jujubier ou micocoulier -, un peuplier - aigerios ; populus nigra - selon Antoninus Liberalis. Et chacune des deux versions est accompagnée d'une autre métamorphose. C'est un motif fécond qui met en évidence la prolifération mythique à travers la contagion métamorphique. dans le récit d'Ovide, au début, tout se passe bien pour Dryopé. Une jeune fille, aimée d'un dieu, devient enceinte, par viol certes, mais elle trouve un époux pour régulariser la situation et élever son fils, lequel fera souche C'est ainsi que les grandes familles peuvent s'enorgueillir d'une origine divine. L'histoire de Dryopé s'inscrit jusque-là dans une série de récits à issue positive - après quelques souffrances : Europe, Io, Alcmène... Mais en touchant le lotos, Dryopé fait entrer son histoire en contact avec une autre série, celle de Daphné et des filles qui refusent le sexe mâle, fût-il divin. Et elle subit leur sort par l'intermédiaire de Lotis. Elle réalise ainsi la virtualité que son nom Dryopé promettait. Car le nom du chêne possède aussi une valeur générique et peut désigner l'arbre et le bois, on le verra plus loin. Chez Ovide, les deux métamorphoses sont canoniques : Lotis et Dryopé deviennent des arbres. Chez Antoninus Liberalis, le cas est plus complexe. Dryopé disparaît. C'est un aphanismos par enlèvement et remplacement. Nous avons vu que ces deux possibilités, qui correspondent à deux perceptions différentes de l'événement, sont équivalentes. Cette alternative intègre cependant le récit à une série autre, où la substitution n'est pas nécessairement végétale, mais peut être minérale (Alcmène) ou animale. Cependant Dryopé, du même coup, devient une nymphe, selon Antoninus Liberalis. Puisque ses amies, les nymphes, sont des hamadryades, qui font corps avec les arbres, on peut supposer que Dryopé devient simultanément le peuplier qui pousse à sa place. Dans la logique mythique, une solution n'exclut pas l'autre. Quant aux jeunes filles transformées en sapins, elle rejoignet aussi une autre série, celle des bavards punis, qui peuvent devenir pierre (Battos) ou animal (Galinthias, la belette). (Note : A la mort d'Alcmène son corps disparut, remplacé par une pierre. Elle-même, étant mère d'Héraclès, fut transportée dans l'île des Bienheureux. Battos fut pétrifié pour avoir trahi la promesse faite à Hermès de ne pas révéler qu'il l'avait vu voler les vaches d'Apollon. Quant à Galinthias, elle fut transformée en belette par Héra pour avoir favorisé par une exclamation de bienvenue la délivrance d'Alcmène, contre la volonté d'Héra, qui voulait empêcher la naissance d'Héraclès.)."

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