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  • Anne

L'Émeraude





Étymologie :

  • ÉMERAUDE, subst.

Étymol. et Hist. 1121-34 esmaragde (Ph. de Thaon, Bestiaire, 2987 ds T.-L.) ; 1176-81 esmeraude (Chr. de Troyes, Chevalier Lion, éd. M. Roques, 424) ; 2e moitié xviiie s. « couleur verte semblable à celle de l'émeraude » (Buffon, Hist. nat., éd. Lanessan, t. 6, p. 27). Empr. au lat. class. smaragdus (gr. σ μ α ́ ρ α γ δ ο ς) « émeraude ».


Lire la définition.




Histoire :


Selon Michel Pastoureau auteur de Vert, Histoire d'une couleur (Éditions du Seuil, 2013),


Néron affectionnait particulièrement la couleur verte, ce qui se voyait dans plusieurs domaines. "Mais surtout dans ses collections de joyaux et de pierres, où les émeraudes occupent la première place. Un passage de Suétone est à cet égard resté célèbre : Néron, à l'amphithéâtre, aurait regardé les combats de gladiateurs au travers d'une grande émeraude pour ne pas être gêné par les rayons du soleil. Ce passage a souvent été mal traduit ou mal interprété. certes, Néron aimait assister à de tels combats, mais il n'observait pas les gladiateurs au travers d'une émeraude, ni même au travers d'une pierre de béryl moins colorée mais finement taillée : il n'aurait rien vu, ou pas grand-chose. Il faut comprendre le texte différemment :Néron se délectait au spectacle des gladiateurs, restait de longues heures à les contempler et, pour se reposer les yeux, il dirigeait de temps en temps son regard vers une grande émeraude, cette pierre passant pour avoir, entre autres vertus, celle d'apaiser la vue. Plus tard, comme Néron, les scribes et les enlumineurs du Moyen Âge, penchés une bonne partie de la journée sur les livres et le parchemin, reposeront pareillement leur vue en contemplant de temps à autre une émeraude.

[...] A Rome, on réduit l'émeraude en poudre pour en faire des baumes oculaires : le vert fortifie l’œil et équilibre la vision. [...] Le vert est une couleur apaisante. C'est pourquoi au début du XIIe siècle, si l'on en croit le poète et prélat Baudry de Bourgueil, on préfère écrire sur des tablettes de cire verte plutôt sque sur des blanches ou des noires. c'est pourquoi également les scribes et les enlumineurs placent à côté d'eux des objets verts, voire des émeraudes, qu'ils contemplent de temps en temps pour se reposer les yeux."

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Symbolisme :


D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Verte et translucide, l'émeraude est la pierre de a lumière verte, ce qui lui confère à la fois une signification ésotérique et un pouvoir régénérateur.

Pour les Mezzo-Américains, associée à la pluie, au sang, et à tous les symboles du cycle lunaire, elle constituait un gage de fertilité. Les Aztèques la nommaient quetzalitzli et l'associaient donc à l'oiseau quetzal aux longues plumes vertes, symbole du renouveau printanier. Elle était de ce fait liée à la direction Est, et à tout ce qui touchait le culte du Dieu-Héros Quetzalcoatl. Elle se distinguait du jade vert en ce qu'elle ne recouvrait pas, comme celui-ci, les rites sanglants offerts aux grandes divinités Huitzilopochtli et Thaloc, qui personnifiaient le soleil de midi et les non moins implacables orages tropicaux. Ce sens bénéfique est aussi attesté en Europe, si l'on en croit Portal, selon qui la superstition attribua longtemps à l'émeraude la vertu miraculeuse de hâter l'enfantement. Par extension elle aurait eu également des vertus aphrodisiaques signalées par Rabelais.

Pour les alchimistes, elle était la pierre d'Hermès, le messager des Dieux et le Grand Psychopompe. Ils appelaient aussi émeraude la rosée de Mai, mais cette rosée de Mai n'était elle-même que le symbole de la rosée mercurielle, du métal en fusion au moment où, dans la cornue, il se transforme en vapeur. Ayant la propriété de percer les plus obscures ténèbres, elle donna son nom à la fameuse Table d’Émeraude attribuée à Apollonius de Tyane, et qui renfermait le Secret de la Création des Êtres, et la Science des Causes de toutes choses. La tradition hermétique voulait aussi qu'une émeraude fût tombée du front de Lucifer pendant sa chute.

Sous son aspect néfaste elle est associée, dans le lapidaire chrétien, aux plus dangereuses créatures de l'enfer.


Les traditions populaires du Moyen Âge conservent, cependant, à l'émeraude, tous ses pouvoirs bénéfiques auxquels se mêle nécessairement un peu de sorcellerie. Pierre mystérieuse - et donc dangereuse à celui qui ne la connaît pas - l'émeraude a été un peu partout sur terre considérée comme le plus puissant des talismans. Issue des enfers, elle peut se retourner contre les créatures infernales, dont elle connaît les secrets. C'est pourquoi on dit en Inde que la seule vue d'une émeraude cause une telle terreur à la vipère ou au cobra que leurs yeux sautent hors de leur tête. Selon Jérôme Cardan, attachée au bras gauche, elle protège de la fascination. Selon un manuscrit graphique d'Oxford, elle donne la liberté au prisonnier, mais à la condition qu'elle soit consacrée, c'est-à-dire amputée de ses forces malignes. Dans la vision de saint Jean, l’Éternel apparaît siégeant sur son trône comme une vision de jaspe vert ou de cornaline ; un arc-en-ciel autour du trône est comme une vision d'émeraude (Apocalypse, 4, 3). Le Graal est un vase taillé dans une énorme émeraude.

Pierre de la connaissance secrète, l'émeraude revêt donc, comme tout support de symbole, un aspect faste et un aspect néfaste, ce qui, dans les religions du bien et du mal, se traduit par un aspect béni et un aspect maudit. Nous l'avons vu par exemple de Lucifer. Nous en trouvons une précise illustration dans la statuette équestre de saint Georges, du Trésor de Munich, précieuse pièce d'orfèvrerie baroque, dans laquelle le saint, vêtu de saphir (couleur céleste) et monté sur le cheval blanc solaire, terrasse un dragon d'émeraude. Dans cet exemple issu de la tradition chrétienne qui a progressivement séparé les valeurs ouraniennes et chtonienne, faisant des premières le Bien et des secondes le Mal, le bleu du saphir s'oppose au vert de l'émeraude, qui symbolise la science maudite. Pourtant, l'ambivalence symbolique de l'émeraude n'est pas exclue des traditions chrétiennes, puisqu'elle est aussi la pierre du Pape. Le Moyen Âge chrétien avait conservé certaines croyances égyptiennes et étrusques, selon lesquelles l'émeraude, placée sur la langue, était censée permettre d'appeler les mauvais esprits et de converser avec eux ; un pouvoir de guérison par attouchement lui était reconnu, notamment pour les affections de la vue ; c'était la pierre de la clairvoyance, comme de la fertilité et de l'immortalité ; à Rome, elle était l'attribut de Vénus ; en Inde, elle confère l'immortalité.

Cratophanie élémentaire, l'émeraude est en somme une expression du renouveau périodique, et donc des forces positives de la terre ; elle est en ce sens un symbole de printemps, de la vie manifestée, de l'évolution et s'oppose aux forces hivernales, mortelles, involutives ; elle est censée humide, aqueuse, lunaire et s'oppose à ce qui est sec, igné, solaire. C'est ainsi qu'elle s'oppose au saphir. Mais elle agit aussi, non plus allopathiquement mais homéopathiquement, sur d'autres expressions chthoniennes, néfastes celles-là."

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Odile Alleguede, dans son ouvrage La parole perdue des pierres, La face cachée des joyaux les plus mythiques (Éditions Quintessence, 2008), présente ainsi cette pierre magnifique :


"Émeraude... un nom qui vibre, pour chacun de nous, des notes chromatiques de ses nuances vertes si profondes. Varahamihira, astronome et astrologue indien, parle en effet, avec beaucoup de poésie, de la large palette de ses verts, depuis celui dont la couleur s'approche de celle des plumes du perroquet et des feuilles de bambou, jusqu'à celui dont la teinte rappelle le plantanier -gris-jaune) et la fleur de sirisha (légèrement jaune)... un hommage à la finesse du pinceau d'une artiste bien souvent méconnue : la nature !

L'émeraude s'offre, rare et mystérieuse depuis des millénaires, à l'admiration superstitieuse ou cupide des hommes, au talent des artistes joailliers et graveurs, au pouvoir des prêtres et des rois. Voici quelques étincelles de ses fascinants rayons émeraude...


Des mystères égyptiens aux secrets mayas :

Un de ses premiers berceaux connus est l’Égypte. [...] Les pharaons attribuaient à cette pierre très rare une puissance symbolique toute spéciale. Elle était, en effet, au cœur de leurs antiques traditions d'attente de résurrection et de croyance profonde en l'immortalité. Sculptée sous forme de scarabée, animal hautement sacré dans leur civilisation, l'émeraude était alors placée par les prêtres embaumeurs dans la cage thoracique du pharaon défunt, à l'emplacement exact où son cœur avait battu.

Pour les Égyptiens, le scarabée qui se disait "khopirrou" (peut-être dérivé de khopiri signifiant "devenir") représentait justement une vie en devenir perpétuel. Symbole cyclique du soleil et signe de résurrection, il est souvent associé au dieu Khépri, le Soleil Levant, devenant ainsi un partenaire de Lucifer assimilé à l'étoile du Levant (Vénus). [...]

Les Égyptiens aimaient aussi utiliser l'émeraude pour stimuler les yeux de certaines statues. Chargée d'une signification toute particulière, cette représentation évoquait pur les anciens Égyptiens le dieu Horus avec, en filigrane, la croyance que la forme de l'œil, en elle-même, éloigne les mauvaises influences. Il s'agit du mythe associé à l’œil "oudja" qui veut dire sain au sens de reconstitué, reformé par l'intervention... devinez de qui ? De Thot... qui d'autre ?

Le temple de Visghneshvara , par exemple, contient l'image divine de Vighneshvar Vinayaka, autre version du dieu Ganesh, sa trompe tournée vers la gauche. La statue, enduite de poudre de vermillon mélangée à de l'huile, fixe les visiteurs de ses deux yeux d'émeraude.

Un autre aspect allégorique de l'émeraude est souvent, en effet, en corrélation avec les yeux, la vue, ou aussi le troisième œil qui est la "seconde vue"!

En Russie notamment, une icône était particulièrement vénérée, Notre Dame de Kazan. Elle avait la réputation particulière de rendre la vue aux aveugles qui lui offraient, en reconnaissance, des émeraudes parfaitement pures. Je suppose qu'il s'agissait là de "riches" miraculés ! Le pouvoir spirituel de cette image était si intense sur la psyché du peuple russe que le tsar Nicolas II décida de lui consacrer son empire en 1918. Ce fut là une de ses dernières décisions de souverain. [...]

L'émeraude est aussi la pierre du savoir, porteuse de la connaissance universelle.

Cette notion trouve sa personnalisation la plus célèbre à travers la légendaire "table d'émeraude". Connu en latin sous le nom de Tabula Smaragdina, ce texte, à l'origine aussi ancienne que mystérieuse, aurait initialement été gravé sur une plaque d'émeraude, associant ainsi aux profonds arcanes de sons savoir métaphysique la puissance vibratoire spécifique de la gemme. Il existe essentiellement deux versions de sa découverte. Mais toutes deux sont reliées à l’Égypte et plus particulièrement à Thôt.

Thôt, divinité primordiale de l'Ogdoade, divinité lunaire, est le dieu de la connaissance absolue, de l'écriture et de la magie, investi de la charge de messager des Dieux. Le monde hellénique le transformera ensuite en Hermès "Trismégistos". L'attribut trismégistos est une référence complexe, à plusieurs niveau de compréhension. D'un côté, il s'adresse aux trois parties de la sagesse du monde, à savoir la magie, l'astrologie et l'alchimie. En tant que tel, Thôt était naturellement prédestiné au rôle de révélateur et d'oracle. Mais, sur une autre strate de perception, "trismégistos" désigne une fonction ternaire faisant de Thôt-Hermès, à la fois un roi, un législateur et un prêtre.

Michelet raconte notamment qu'à l'époque de la Haute Antiquité, l'émeraude, indissociablement reliée aux facultés médiumniques, ornait justement le front des pythonisses et des druidesses. Dans le droit fil de cette croyance prend place le cadeau inattendu que la ville de Venise fit à Marie de <Médicis, alors mariée à Henri IV. Ce présent était un miroir, merveilleusement ouvragé dans le plus pur style vénitien et sur lequel étaient incrustées trois magnifiques émeraudes. Or, ce miroir avait la réputation de détenir un pouvoir magique, mais pas n'importe lequel. Idéalement destiné aux femmes, on lui attribuait la capacité de rajeunir le visage de celles qui s'y contemplaient ! [...] Ce miroir est actuellement au musée du Louvre.

Un des scenarii de la découverte de la Tabula Smaragdina met en scène des soldats d'Alexandre le Grand qui, au cours de fouilles dans les galeries souterraines de la Grande Pyramide de Gizeh, découvrent le tombeau de Thôt où se trouvent d'étranges artefacts. L'autre tradition veut, qu'obéissant à une vision, Balinus (connu aussi sous le nom d'Apollonius de Tyane) récupère un livre, ainsi que la tablette d'émeraude dans un souterrain situé au-dessous de la statue d'Hermès Trismégiste à Tyane où il est né (cité grecque au cœur de l'actuelle Cappadoce).

Mais, en y réfléchissant, l'une n'exclut pas l'autre, puisque cette ville étant sur l'ancien et immense territoire d'Alexandre, ses soldats ont parfaitement pu, à leur tour, cacher ces objets ramenés d’Égypte sous une statue de Thôt hellénisée.

Il y aurait énormément à écrire, ou plus exactement à comprendre, à propos d'Apollonius, cet énigmatique personnage du Ier siècle, à la fois thaumaturge et philosophe. Initié à al plupart des grandes écoles de Mystères, dont celle de Pythagore, sa vie est une énigme passionnante de sa naissance... à sa mort même. Sa découverte est décrite ainsi : "Alors, je me trouvais en face d'un vieillard assis sur un trône d'or, qui tenait dans sa main une Tablette d'émeraude verte et sur laquelle était écrit : voici l'Art de reproduire la Nature. Et devant lui se trouvait un Livre sur lequel était écrit : voici le Secret de la Création et la science des causes de toute chose. En toute confiance, je m'emparai du Livre et sortis du Souterrain. Et c'est alors qu'à l'aide du Livre, j'ai pu apprendre les Secrets de la Création et parvenir à concevoir l'Art de reproduire la Nature..." [...]

Depuis, pour les alchimistes, l'émeraude est la pierre de Thôt-Hermès et le symbole minéral de la connaissance secrète, de la sagesse et de l'illumination. C'est d'ailleurs par la purification totale du mercure (le nom latin donné à Thôt-Hermès dans la continuité de la Tradition) que les mages obtiennent la pierre émeraude, comme aboutissement d'un processus opératoire secret. Ils la baptisent "rosée de Mai", une autre manière d'appréhender la création transcendante de la nature à travers le mystère de l'eau et de la pluie fécondante.

D'ailleurs, au Moyen Âge en Occident, l'eau était représentée par la couleur verte et non pas par le bleu, comme c'est le cas de nos jours. L'émeraude devient donc naturellement le symbole de la fécondité de la pluie. Au sein des légendes hermétiques, on retrouve celle du célébrissime "Graal", conjoint à l'émeraude (tombée du front de Lucifer), au calice et ... au sang. Soulignons, entre parenthèses, que dan certains rites magiques, le sorcier se plaçait une émeraude sous la langue... Une triple allégorie liée à la réceptivité, la fécondité, mais également au feu et aux forces infernales.

Au-delà des frontières trompeuses du temps et de l'espace, on retrouve une notion identique chez de nombreux peuples. Pour les Mayas, le "soleil vert" de l'émeraude est le symbole du sang et de la fécondité. Dans la mythologie aztèque, la pierre verte est associée à la fertilité sous la forme archétypale d'un oiseau, le "Quetzal", ce qui, par continuité, transmet son nom à l'émeraude qui devient pour eux "Quetzalitzli". A travers le symbolisme des points cardinaux, très importants pour les anciens Mexicains, la même idée se retrouve poétiquement mise en scène.

L'ouest ou pays des brumes est la porte du mystère, du non-manifesté. Les brumes impliquent la notion de pluie, de fécondité et de fertilité. A l'ouest existe, pour eux, la déesse des Fleurs, les poissons de Chalchiuitl ou d'Eau précieuse par les quels se condense la symbolique complexe où s'interpénètre l'eau bleu-vert de l'émeraude, la semence céleste des pluies et le sang naissant offert au soleil pour sa régénérescence... Quant aux Égyptiens, ils consacraient l'émeraude à Sérapis, le dieu bœuf, principe de fécondité.

Au sein du mythe fondateur de l'islam, dans Le Livre de l’Échelle qui raconte le "Mi'radj", à savoir le voyage nocturne du Prophète, on trouve une description de l'arbre aux branches d'émeraude d'où jaillissent les quatre fleuves. Belle allégorie universelle une fois encore, des pouvoirs fécondants de la pierre verte...

Il est intéressant aussi de constater à quel point, dans la pensée soufie perse, le symbolisme de l'émeraude est une importante notion métaphysique. Dans l'ascension de la montagne de "Qâf", par exemple, celle-ci étant une montagne cosmique, figurative, dont le sommet correspond au centre le plus élevé dans la psyché humaine, il y a le rocher d'émeraude qui colore la voûte du ciel en vert. C'est là que, pour les soufis, réside l’Esprit-Saint, l'ange de l'humanité. Pour ces mystiques perses, l'émeraude est le symbole de l'âme cosmique.

On retrouve la même notion allégorique avec l'écrivain Gérard de Nerval qui, se référant à l'antique Tradition de la Franc-maçonnerie, mentionne le mythe fondateur de l'architecte Hiram. Conduit au centre de la Terre, dans "l'âme du monde habité", par un géant de bronze tenant un marteau à la main qui répond au nom de Tubal-Kaïn, fils de Lamech et frère de Noé, Hiram parvient au palais souterrain d'Enoch (autre version d'Hermès) et marche sur la grande pierre d'émeraude, racine et pivot de la montagne de Kaf (idem à la "Qâf" des soufis !) où son guide lui révèle qu'il peut sans danger se nourrir des fruits de la science... Les fondements symboliques sont similaires.

La connaissance sacrée [...] y côtoie la descente aux enfers, le feu terrestre ! Seules subsistent de légères divergences de noms et des sensibilités culturelles. Voila pourquoi existe une notion identique auprès des cabalistes chrétiens. En effet, Johannes Pistorius, dans De Aris cabbalisticae (1587), mentionne la "ligne verte" du dernier ciel lorsqu'il évoque l'âme du monde. ce concept se retrouve aussi dans la Cabala denudata de Knorr von Rosenroth (1677).

Quant aux kabbalistes juifs, une puissante allégorie existe en filigrane du mythe célèbre du combat de David et Goliath. Tout le monde connaît le dénouement inattendu de ce face à face qui donnera la victoire au faible (apparemment) berger sur le puissant guerrier. Une pierre toucha le géant en plein front. une simple pierre ? Voire ! Certains rabbi juifs rapportent que, selon une antique tradition orale, cette pierre, était, en réalité, une émeraude non taillée. Étrange tradition qui offre de troublantes similitudes avec la légende de l'émeraude incrustée dans le front de Lucifer. En hébreu, émeraude se dit "baraket".

La mythologie ressemble à la musique ; les mélodies sont multiples et portent les vibrations des cultures qui les ont créées, mais elles utilisent touts les mêmes notes de musique...


Un talisman aux caprices redoutables :

C'est à l'intérieur de ce creuset alchimique , de cet athanor figuratif, qu'est née, au Moyen Âge, la dualité propre à l'émeraude. Dangereuse pour ceux qui ne connaissent pas, ou sous-estiment ses pouvoirs, elle est à peu près partout dans le monde considérée comme le plus puissant des talismans.

De la Grèce nous est parvenue l'énigmatique légende de l'anneau de Gygès, un antique roi de Lydie et accessoirement...ancien berger. Puissant talisman, cet anneau donnait à son porteur le don redoutable de l'invisibilité. Le célèbre occultiste Éliphas Lévi a toujours estimé que cette légende, comme toutes d'ailleurs, reposait sur une véritable information, occultée et habillée des chatoyants voiles opaques de la superstition et du merveilleux. Dans un de ses ouvrages, il précise davantage sa pensée : "cet anneau portait un double chaton ; d'un côté était tracée l'image du Soleil sur une pierre de topaze, de l'autre était figurée la Lune sur une émeraude." Il ajoute ensuite que l'anneau en argent portait des signes cabalistiques gravés sur le pourtour, aussi bien à l'intérieur, qu'à l'extérieur.

En Inde, par ailleurs, les souverains moghols, parmi eux Shâh Jâhan qui fit construire le Taj Mahal, vénéraient les émeraudes appelées en Inde "marakata". Ils les faisaient notamment graver de textes sacrés et les portaient en guise de talismans. Aujourd'hui encore, on peut voir ces pierres, baptisées émeraudes mogholes, dans des musées ou des collections particulières. cette époque moghole, très schématiquement calée entre le XVIe et le XIXe siècle, sera une période de magnification de la gemme verte. Les émeraudes se sont accumulées dans leurs trésors des mille et une nuits avant de s'éparpiller, à travers voles et pillages, du Caire à Istanbul, et de Delhi à Téhéran.

Le nom actuel d'émeraude est l'aboutissement d'un long et tortueux voyage à travers une déformation successive d'une même racine qui a absorbé l'influence de divers langues. Issu du vieux mot français "esmeraude" qui découle qui découle, via le latin, d'une racine grecque "smaragdos" signifiant simplement "pierre précieuse verte" ou, selon certaines traductions "pierre du printemps", celui-ci est, à son tour, le résultat malmené d'un mot persan bien plus ancien, "zamarart", qui veut dire "cœur de pierre". Tiens, ne serait-ce pas là une manière verbale implicite de traduire l'acte de prêtres momificateurs qui plaçaient un cœur scarabée d’émeraude dans la poitrine du mort ?

Suivant les civilisations et les époques, l'émeraude s'est trouvée investie d'un pouvoir thérapeutique, mystique, quasiment divin, voire tout à la fois. La famille des Habsbourg possédait, par exemple, une cruche de 12 cm taillée au XVIIe siècle dans une énorme émeraude. Elle était utilisée comme protection contre le poison !

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