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  • Anne

Le Lombric


Étymologie :

  • LOMBRIC, subst. masc.

Étymol. et Hist. Fin xiie s. plur. lumbris (Guischart de Beaulieu, Sermon, éd. A. Gabrielson, 51) ; 1555 lombrics (Evon., Tresor, c. vi ds Gdf.). Empr. au lat. lumbricus « ver de terre, ver intestinal ».

  • VER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 980 verme « larve de certains insectes qui ronge le bois » (Jonas, éd. G. de Poerck, 155) ; b) 1538 ver à soie (Est., s.v. bombyx) ; 1512 ver coquin « délire, fantaisie, colère » (Gringore, Prince des Sotz, Moralité, I, 261 ds Hug.) ; 1538 ver coquin « larve qui ronge la vigne » (Est., s.v. volucra ); 1556 ver luisant « insecte qui jette une lueur dans l'obscurité » (Belleau, Petites inventions, Le Ver luisant de nuict ds Œuvres poét., éd. Ch. Marty-Laveaux, t. 1, p. 70) ; c) 1488 [éd.] « remords » (La Mer des hystoires, t. 1, f°24a ds Gdf. Compl.) ; 2. a) ca 1150 verm « lombric terrestre ; tout animal qui offre une conformation analogue à celle du lombric » (Wace, St Nicolas, éd. E. Ronsjö, 1531) ; 1530 ver de terre (Palsgr., p. 290) ; b) 1225-30 nu come vers « entièrement nu » (Guillaume de Lorris, Rose, éd. F. Lecoy, 443) ; 1611 nu comme un ver (Cotgr.) ; 3. 1174-76 ver « vermine » (Guernes de Pont-Ste-Maxence, St Thomas, éd. E. Walberg, 1459 et 3973) ; 4. a) fin xive s. ver « parasite en forme de ver qui se développe dans le corps de l'homme et des animaux » (Aalma, 7.014 ds Roques t. 2, p. 240) ; 1714 ver solitaire « ténia » (N. Andry, De la génération des vers dans le corps de l'homme, p. 81 ; cf. éd. 1700, p. 90 : ce qui [...] l'a fait nommer solium ou solitaire) ; b) 1405 tirer les vers du né à qqn ,,faire parler, questionner habilement`` (Christine de Pizan, Trois vertus, éd. C. C. Willard, 210, 91) ; c) ca 1850 tuer le ver « boire à jeun un verre d'alcool » (Murger ds Larch. 1859). Du lat. vermis « ver ».


Lire aussi les définitions de ver et de lombric pour amorcer la réflexion symbolique.

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Zoologie :

Jean-Jacques Barloy, dans un article intitulé "Rumeurs sur des animaux mystérieux" (paru In : Communications, n°52, 1990. Rumeurs et légendes contemporaines. pp. 197-218), rapporte que :


Des vers géants ont parfois été signalés : il existe d'ailleurs en France des lombrics géants longs de 60 à 80 centimètres, voire plus.

Selon un article du site Les hommes libres, en date du 17 septembre 2018 :


Le lombric est l'avenir de l'homme


C’est le peuple d’en-dessous. Personne ne les entend. Pas même les ouïes fines. Ils sont d’une discrétion muette. Par exemple ils ne se risquent jamais à vous faire un regard appuyé. Encore moins à vous suivre. Ils sont pourtant si nombreux, si nombreux !

Et ils sont partout, ou presque, sous nos pieds, ici, là, à gauche, à droite. Ce sont d’inlassables travailleurs de l’ombre. Sans eux le sol serait une boue durcie et impénétrable, ou une croûte sèche dépourvue de vie.

À chacun son milieu de vie. Il y a des animaux qui se meuvent dans l’élément-monde air, comme les oiseaux et les êtres humains; et ceux qui vivent dans l’eau ; et eux, qui vivent dans un troisième élément-monde: la terre. L’humus.

Ils ne sont pas seuls au sous-sol. Il y a une de ces faunes! Collemboles, cloportes, nématodes protozoaires, acariens, bactéries, lui tiennent compagnie.

Lui ? Qui ? Le lombric. Le ver de terre. Le travailleur infatigable qui laboure le sol et le fertilise. Il se nourrit de matière organique et rejette une fois et demie son poids en déjections utiles. « … sur un hectare, c’est donc 1,5 tonne de terre qui est "brassée" chaque jour par les vers de terre ».

Pour dire encore l’importance des vers de terre :

« Ils assurent, avec certains microorganismes, le recyclage de la matière organique, qu’ils contribuent à décomposer, grâce à la digestion des débris végétaux, et à répartir dans le sol, par leurs déplacements (absorbée en surface, la matière organique est enfouie en profondeur, le long des galeries).

C'est d’ailleurs cette capacité des vers de terre à transformer les déchets végétaux en humus qui est utilisée en lombricompostage.

Ils favorisent l’alimentation et la croissance des plantes, en recyclant la matière organique dont ils enrichissent le sol, mais aussi en facilitant le développement des racines des végétaux (terre ameublie, croissance racinaire plus aisée le long des galeries).

Ils améliorent la perméabilité et l’aération des sols : leurs galeries permettent une meilleure pénétration de l’eau de pluie ou d’arrosage (qui ruisselle moins : les sols s’en trouvent stabilisés et moins sensibles à l’érosion) et facilitent les déplacements gazeux. »


Mais pourquoi en parler ? Parce qu’il y en a de moins en moins, comme l’expose à Michel Audétat, dans le Matin dimanche d’hier, l’agronome Christophe Gatineau. Cet agronome français spécialisé en agroécologie et permaculture, publie l’Éloge du ver de terre, Notre futur dépend de son avenir (Flammarion).

La diminution du nombre de vers de terre est-elle causée par l’abus de travail du sol avec la charrue, qui serait nuisible à la vie du sol, ou par les pesticides ? Un peu des deux mais surtout à cause de la diminution des nutriments disponibles.

L’agriculture intensive pratique la nutrition directe des plantes par l’apport de minéraux, et remplace ainsi le processus biologique auto-entretenu. Elle utilise aussi la paille à des fins commerciales et non comme engrais naturel. Ce sont les causes majeures selon l’agronome. On ne nourrit plus les sols selon leurs besoins et les populations de vers de terre diminuent faute de garde-manger.

Christophe Gatineau appelle à prendre ce problème en main. Selon lui, si l’Europe donnait à la revitalisation des sols par le lombric et la permaculture ne serait-ce que 10% de ce qu’elle donne pour réintroduire l’ours, « ce serait déjà génial ! »

Il a exposé cette question à différents responsables politiques, sans succès. Aujourd’hui il propose un plan pour « remettre » le ver de terre dans le circuit agricole. Ce plan passe d’abord par la formation des jeunes agriculteurs. Il veut également faire protéger le lombric par la loi.

Car sans le peuple d’en-dessous, rien ne pousserait sur Terre. Comme le suggère M. Gatineau par le titre de son livre, le lombric est l’avenir de l’Homme.

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Jean-François Ponge. Le ver de terre: ami ou ennemi ?. La Forêt Privée - Revue forestière européenne, La Forêt Privée, 2016, 347, pp.58-63.


Résumé : Les vers de terre ou lombrics sont des acteurs essentiels des sols, agricoles et forestiers. Si leur rôle en agriculture commence à être mis en avant dans le cadre du développement de l'agroécologie souhaité par le Gouvernement actuel, en forêt le sujet est moins abordé. Leur rôle dans l'équilibre du sol est pourtant multiple, physique (aération et drainage), mais aussi chimique en produisant l'équivalent d'hormones de croissance pour les végétaux, de substances protectrices contre les parasites et un mucus nutritif pour la flore microbienne du sol. De précieux alliés pour les arbres qu'il faut donc connaître pour bien les utiliser.




Symbolisme :


Selon Éloïse Mozzani, auteure du Livre des superstitions, mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019) :


Selon une tradition bretonne, pour savoir à quel saint recourir en cas de maladie, il faut placer un ver de terre sur a partie souffrante en invoquant le nom d'un saint. "On recommence autant de fois qu'il le faut en nommant chaque fois un saint différent. Quand on est tombé juste, le ver de terre meurt dès qu'il a touché la partie du corps qui est malade". Certains Anglais qui rendent visite à un malade soulèvent une pierre sur leur chemin, croyant que trouver dessous un ver de terre est le signe que la personne se rétablira ; à l'inverse, ne rien trouver de "vivant en dessous" annonce la mort de cette dernière. [...]

Comme on croit que les vers de terre coupés avec un instrument tranchant se recollent tout seul, ils sont également censés ressouder les nerfs sectionnés sur lesquels on les applique. Cette propriété a été évoquée par Dioscoride et Galien puis reprise au Moyen Âge par Albert le Grand. On croit également que frotter de vers de terre une plaie la fait se refermer.

On trouve dans les écrits d'Albert le Grand une recette pour obtenir une "eau qui durcit le fer" : "Dans le but de tailler et couper le fer comme si c'était du bois, écrit-il, prenez lombrics ou vers de terre telle quantité que bon vous semblera, et les distillez. Faites autant distiller de raifort à part, et faites semblablement eau de racine de pommier. Puis mêlez lesdites eaux ensemble, autant d'une que d'autre. Vous tremperez votre couteau ou épée, ou tel fer que vous voudrez dans cette eau, et vous verrez l'effet comme dessus dit".

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Selon François Lachaud, auteur de l'article intitulé "La mort aux neuf visages. Un essai sur les Neuf Aspects et leur tradition littéraire au Japon." (In : Ebisu, n°9, 1995. pp. 37-8) :


A la suite des descriptions des régions infernales sous l'aspect d'abattoirs et de chambre des tortures, voici que le corps lui-même est assimilé à une pestilence. Le jeu des lombrics et des larves qui le déchirent de son vivant cède la place à la puanteur post mortem, à la charogne que s'empressent de dévorer les bêtes et les vers. On s'en rend compte ici, à relire les pages de ce traité, l'opposition entre le pur et l'impur passait par une assimilation entre les vices et la puanteur. La violation du sens de l'odorat qu'opérait le cadavre pour celui qui était mis en sa présence prenait une importance très grande. Les pages de l'Ôjôyôshû, aussi bien que les traités bouddhiques qui mentionnent les Neuf Notions des Horreurs, montrent cette contagion entre les images du corps mort et de la pestilence, de l'impureté de la chair et de celle du cœur. L'homme n'est qu'un déchet, un caillot sanguinolent qui, mort comme vivant, constitue la pièce de résistance du lombric. Tous ces textes ressassent à plaisir l'image du corps sentine puante et lazaret infâme. À l'inverse, les signes manifestes de la rectitude dans la foi se lisent, au Japon - comme en Occident d'ailleurs - par une odeur de sainteté. La carne impassibile des ascètes et des ermites, des saints moines et des anachorètes, en refusant de se putréfier après la mort, établissait aux yeux de tous la victoire du héros pieux sur l'empire des sens. Le degré de sainteté du religieux, ses assurances de Renaissance dans la Terre Pure, son viatique pour un monde meilleur, se mesuraient à l'aune de l'inouïe suavité qui émanait de son corps. L'odeur insoutenable des morts abandonnés à leur corruptible devenir, objets naturels de méditation, fait écho à celle qui règne aux enfers :

  • « Premier lieu la Boue d'Excréments. Il est dit qu'il y a une boue d'excréments ardente. Des larves au bec de diamant y grouillent. Les damnés qui y sont plongés dévorent ces matières fécales en fusion. Alors les larves se rassemblent et se pressent, et les dévorent à qui mieux mieux. Elles arrachent les chairs et se repaissent de la viande, elles brisent les os et en sucent la moelle. Ceux qui jadis ont tué des cerfs et des oiseaux sont affectés en ce lieu. »

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D'après Le Livre des symboles, réflexions sur des images archétypales (2010) dirigé par Ami Ronnberg et Kathleen Martin, avec le concours des auteurs de ARAS,


"Qui respecte vraiment le ver de terre,

Cet ouvrier qui oeuvre profondément sous l'herbe.

Il conserve la terre toujours changeante. Il besogne tout rempli de terre,

Muet de terre, et aveugle.


C'est le fermier d'en dessous, le souterrain,

Là où les champs se font tailler leurs habits de moissons.

Qui le respecte vraiment,

Ce calme travailleur des profondeurs,

Cet éternel fermier gris et minuscule dans la terre de cette planète."


Harry Martinson, The Earthworm ("Le Ver de terre")

La petite figure féminine enveloppée dans son linceul représente la "matrone argile", ou la Mère terre qui, ne faisant qu'un avec le ver qu'elle nourrit, est le "lombric", la forme de matière la plus humble. Cependant, conformément au principe alchimique "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas", dans l'imaginaire de Blake le ver de terre est autant une demeure du divin que l'aspect le plus noble des cieux (Raine).

Le ver de Blake incarne le complexe symbolique qui s'est formé autour de ce petit animal simple. Les vers sont des créatures sans pattes, nues, tubulaires et segmentées appartenant à de nombreux phylums. Leur physiologie primitive, leurs mouvements ondulatoires et leur aspect souvent visqueux sont autant de facettes qui nous troublent. Autonomes ou parasites, on les confond souvent avec des larves d'insectes tels que les asticots.

L'œuvre discrète du ver, la décomposition de la matière, en fait une métaphore de la destructivité insidieuse. Le ver a été associé symboliquement avec la mort et la décomposition, au grignotement des cadavres et à la peur de l'ensevelissement. On retrouve ce sentiment d'horreur dans le poème en vieux norrois Volupsa, appartenant à l'Edda poétique : "Des gouttes de poison tombent du plafond ; les murs de la salle sont constitués de corps de vers" (CW 14 : 482). Pourtant, les caractéristiques singulières du lombric qui répugnent bon nombre d'entre nous sont également celles qui le rendent si précieux pour la nature. Les chemins qu'il creuse sous terre et ses excrétions aèrent le sol et le préparent à la germination des semences.

L'alchimie associait le lombric à la phase de putrefactio, évoquant la décomposition des attitudes dysfonctionnelles "trop mûres" afin de préparer le terrain psychique de l’individu à la régénération organique. Dans un certain nombre de mythes de la création, une nouvelle vie émerge des vers qui se nourrissent du cadavre d'un être primordial. De même, dans le mythe du Phénix, la première créature à émerger des cendres est un minuscule ver, évocation de la "chose méprisée" qui, paradoxalement, est la source du potentiel lumineux de la personnalité.

En raison de son humilité, "de sa proximité à la terre" et de sa vulnérabilité, les hommes associent le lombric à la soumission, voire à la flagornerie ainsi qu'aux comportements "mous". Se sentant abandonné par Dieu, le psalmiste hébreu s'écrie : "Et moi, je suis un ver non un homme, l'opprobre des hommes et le méprisé du peuple" (Psaume 22 : 6). Pourtant, pour les Chrétiens, le même verset renvoie à "l'élu", le Messie. A l'instar de la mouche et du grain de sable, le ver de terre est l'image du punctum ; le point le plus petit où réside l'éternité (Raine). Insignifiant et divin, il incarne la mutabilité de la terre et de tout ce qui vient de la terre. La beauté, la vie et le psychisme sont sujets au changement, au déclin et à la désintégration. toutefois, le ver pouvant régénérer ses segments perdus en en développant de nouveau, la terre qu'il habite devient le terrain de la renaissance."


Légende de l'illustration The Worm in Her Winding Sheet ("Le ver dans son linceul") : "Blake enjoint le lecteur à reconnaître Dieu dans ses créatures les moins évoluées "... car il se fait ver pour nourrir les plus faibles." (Raine)


Kathleen Raine, Blake and Antiquity, Princeton, NY, 1977 /

Kathleen Raine, Blake and Tradition, Princeton, NY, 1968

Kathleen Raine, William Blake, trad. N. Tisserand et M. Oriano, Paris, 1975.

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Pour Melissa Alvarez, auteure de A la Rencontre de votre Animal énergétique (LLewellyn Publications, 2017 ; traduction française Éditions Véga, 2017), le Lombric est défini par les caractéristiques suivantes :


Traits : Le Ver de terre symbolise le fait que les petites choses peuvent signifier beaucoup. Le ver de terre est sans doute petit, mais il contribue à donner forme au sol. Il n'a pas de poumons, c'est donc par la peau qu'il respire. Tout son corps correspond à son système digestif, constitué de 90 % d'eau, et il vit sous terre. Il prend sa nourriture dans la terre et donne en retour de quoi nourrir le sol sous forme de potassium et d'azote. Le ver de terre est le jardinier du sol, qu'il nettoie et nourrit, ce qui nous évoque une nouvelle croissance et le renouveau.


Talents : Profond penseur ; Nettoyage ; Compassion ; Termine une tâche avant d'en commencer une nouvelle ; Fait attention aux détails ; Examine ; Jardine ; Croissance ; Optimiste ; Émotions intenses ; Persévérant ; Revitalisation ; Sensible aux vibrations ; Sincérité ; Modeste.


Défis : Froideur ; Se cache dans l'obscurité ; Inhibitions ; Manque d'ambition ; Repli sur soi ; Indifférent ; Vulnérable ; renfermé.


Élément : Terre.


Couleurs primaires : Brun ; Rouge.


Apparitions : Lorsque le ver de terre apparaît, cela veut dire que vous devez prendre le temps de voir les petites choses qui font partie de votre existence. Regardez attentivement et intégrez les détails infimes : retournez-les et travaillez de la même façon que vous vous occupez d'un jardin. Ce n'est qu'en travaillant une situation que vous pouvez l'amener à se résoudre de façon valable. Cultiver et prendre soin de votre existence avec amour, joie et bonheur permet une nouvelle croissance. Vous pouvez avoir l'impression que les efforts que vous faites ne sont pas grand-chose et ne donnent rien, mais ce que vous faites va redonner forme à votre environnement ! L'apparition du ver de terre signifie qu'il vous faut creuser profondément et avancer doucement et méthodiquement pour pouvoir faire des progrès substantiels et durables. Vous êtes persévérant dans l'attention que vous portez aux détails. Vous êtes un gardien de la nature, vous éprouvez de la joie à aider les autres et les animaux, et vous vous battez souvent pour des causes qui auront un impact positif sur l'environnement. Le ver de terre vous encourage à un nettoyage aussi bien physique qu'émotionnel, et à libérer tout ce qui obstrue votre organisme. Il vous met en garde contre les personnes qui pourraient essayer de profiter de vous, aussi soyez prudent envers ceux qui soudain se mettent à avoir un vif intérêt pour vous et pour ce que vous faites.


Aide : Si vous cherchez à comprendre ce que signifie une situation ou à discerner vos propres sentiments, le ver de terre vous aide à regarder en vous pour y trouver les réponses que vous recherchez. Il vous aide à être plus patient avec votre entourage. Si vous êtes en train d'étudier un nouveau sujet, il vous encourage à l'approfondir. Il peut contribuer à ce que vous restiez concentré sur votre voie, vous aider à voir les détails et vous rendre plus sensible à votre propre fréquence et à celle des autres. Le ver de terre ne se fatigue pas dans son travail, il peut vous donner une énergie qui vous stimule lorsque vous en avez besoin. C'est un rappel que parfois vous devez vous salir pour amener une nouvelle croissance. Le ver de terre peut vous accompagner si vous devez travailler avec d'autres animaux, parce qu'il vous donne de la patience, la capacité à voir les plus petits changements dans leur comportement et la faculté de vous connecter à eux par empathie.


Fréquence : L'énergie du ver de terre est fraîche et glissante. Elle donne la sensation d'un lourd silence qui vous enveloppe, mais sans rien de suffocant. Elle est semblable à une chaude couverture par une journée froide d'hiver. La sonorité du ver de terre ressemble à un cliquetis étouffé dont la résonance vous traverse.


Imaginez...

Vous êtes en train de faire un parterre de fleurs, vous êtes donc en train de creuser le sol pour le préparer à recevoir les plants que vous avez achetés. Vous êtes tout excité par ce projet et vous avez du mal à attendre de voir les fleurs écloses dans leurs vibrantes couleurs. Tout en creusant, vous êtes en train de penser à des choses qui se passent dans votre vie, lorsque vous remarquez un gros ver de terre qui avance le long d'une motte. Vous le ramassez et il se tortille autour de votre main. Comme vous êtes déjà dans le mode contemplatif, vous observez cette petite créature. La sensation est fraîche au toucher, du genre caoutchouteux et luisant. Puis il semble se recroqueviller dans la paume de votre main, où il s'installe. Vous ressentez son énergie qui résonne dans votre bras. Il est si vulnérable couché dans votre main que vous avez envie de le protéger. Vous vous approchez d'un buisson pas loin de votre parterre de fleurs et vous creusez un petit trou. Vous mettez le ver de terre dans le trou que vous recouvrez légèrement de terre pour qu’il ne se dessèche pas. Vous êtes heureux d'avoir pris le temps d'observer une petite chose de la vie.

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Symbolisme celte :


Daisy De Palmas Jauze, dans une thèse intitulée La figure du dragon : des origines mythiques à la Fantasy et à la Dragon Fantasy anglo-saxonnes contemporaines. (Littératures. Université de la Réunion, 2010) évoque les dragons pour les rapprocher du Ver primordial :


Les scientifiques du XIIème siècle se disaient dragonologues. Ils établirent des listes de dragons aux caractéristiques les plus diverses, dont les dessins anatomiques se comptent par milliers. Les dragonologues suisses ont opéré une classification de leurs dragons, visible au Natur-Museum de Lucerne, une liste de termes terminés par wurm, [...]

Ces noms découlent du terme germain wurm, qu'on retrouve dans l'anglais worm, dans l‟anglo-saxon wyrm, le gothique waurms, le français ver, du latin : vermis. Dans tous les textes anciens, ils font toujours référence au « serpent fabuleux » ou « ver fouisseur » de la mythologie celte, l‟aspect chtonien de leur Dea Genitrix, la Déesse-Mère, le « dragon » ancien.

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Selon Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga, 2014),


"On trouve en moyenne 1 à 2 tonnes de vers de terre par hectare de terrain, cela peut aller dans certains cas jusqu'à plus de 5 tonnes.

Aujourd'hui, les chercheurs ont établi que la biomasse totale des lombrics est supérieure à celle de tous les animaux terrestres réunis. Il y aurait en France une tonne de vers de terre à l'hectare en moyenne, alors que l'homme ne représente que 55 kilos sur la même surface. Ils peuvent creuser jusqu'à 5 000 kilomètres de galeries par hectare. En France, les vers de terre font passer 270 tonnes de terre par hectare et par an dans leur tube digestif, ce qui fait d'eux des composteurs indispensables pour l'ensemble de la nature.

En Amérique centrale et du Sud, certains vers de terre peuvent atteindre les 3 mètres.

Le ver de terre est considéré comme une espèce indispensable à la vie, comme les abeilles et les araignées. Malheureusement dans des zones agricoles où les pesticides sont utilisées on a constaté une diminution massive de la population des vers de terre : de 2 tonnes par hectare, elle ne représente plus que 50 kilos. Cette diminution est catastrophique pour la santé de nos écosystèmes.


Applications chamaniques celtique de jadis

Les Celtes, qui avaient une grande connaissance du règne animal, respectaient le rôle et l'importance du ver de terre. Il contribue à aérer la terre en l'ingurgitant et en la rejetant, elle est alors mélangée, affinée, compostée et enrichie. Conscients de la masse de terre qui peut être transformée par le ver de terre, les Celtes l'ont logiquement assimilé au ventre de la Terre. Mais il remplit une autre fonction indispensable : il permet et favorise le drainage du sol en facilitant l'infiltration de l'eau, notamment grâce aux innombrables galeries qu'il creuse. De même, les Celtes savaient qu'il était le véritable poumon de la terre, puisqu'il l'aérait constamment et lui permettait de respirer. Ils priaient donc l'esprit du ver de terre de continuer à prendre soin de la terre pour que les sols ne cessent de s'enrichir afin de donner de bonnes récoltes.

Fermiers, paysans, agriculteurs le priaient de répandre ses bienfaits dans leurs terres. fait intéressant : ces travailleurs de la terre le consultaient régulièrement à travers leur pratique chamanique pour améliorer et développer leur propre relation avec la terre.


Applications chamaniques celtique de nos jours

A notre époque, le ver de terre est toujours aussi important et vital pour la terre. Il est toujours le ventre et le poumon de la terre. A ce titre, il a beaucoup à nous apprendre. Personne ne connaît mieux la terre que lui. Voici bien un des esprits avec lesquels il est urgent de renouer... afin de retrouver une relation bienveillante et respectueuse avec la terre.


Mot-clef : Le poumon et le ventre de la terre."

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Mythologie :


Jean Poirier et Marie-Joseph Dubois proposent dans un article intitulé "Les mythes de Maré" (paru dans le Journal de la Société des océanistes, tome 4, 1948. pp. 5-47 ; doi : https://doi.org/10.3406/jso.1948.1590) une transcription du mythe de L'Araignée et du Ver de terre :


L'araignée et le ver de terre.

L'araignée gunama et le ver de terre wameke terowe sont deux petites bêtes qui travaillent la terre. Elles habitent sur le chemin de Pakada. L'une ramasse des fils, l'autre mange de la terre. Elles se rencontrèrent et se disputèrent. Le ver de terre dit : « Gunama, mon soleil est fort » car Wameke terowe sait faire le soleil wadupopo. — Oh ! mais ton soleil n'est pas fort comme l'est ma rosée yeku. « Nous allons essayer pour savoir qui sera le plus fort. Qui va commencer ? »

Le ver commence le premier. Il fait son soleil. Il entre dans la terre où il est à l'abri. Deux jours de grand soleil. Gunama s'enferme dans une feuille, elle a chaud, mais elle n'est pas cuite.

« A mon tour », dit Gunama, et voilà pendant deux jours une rosée qui mouille tout. Il fait froid. Le ver de terre rentre dans la terre, mais il a beau creuser, il trouve toujours le froid. Il sort de terre pour chercher la chaleur et il meurt. C'est pourquoi on voit à cet endroit un trait rouge sinueux sur une pierre plate : c'est la trace du corps de Wamake terowe, tandis que Gunama continue à habiter son trou de Gunama.

[La rosée, à la saison fraîche, est très abondante, et le sol corallien ne conserve pas la chaleur. La température tombe pendant la nuit jusqu'à 6 degrés, au mois de juin. Il se pose une rosée qui n'est pas séchée de toute la journée dans les endroits ombragés. Ce froid fait sortir les vers qu'on trouve morts sur les sentiers.]

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Amadou Hampaté Ba dans "Sur l'animisme (A travers les mythes de l'Afrique Noire)." paru dans la revue Présence Africaine 24/25 (1959) : pp. 142-152, raconte un mythe de création africain dans lequel intervient le lombric :


[…] Enfin à la quatrième invocation, Massa Dambali fi apparaître l'arc-en-ciel "sa passerelle colorée".

Il sermonna les quatre maris [les premiers humains] et leur dit : "je vous avais donné ces compagnes pour rien ; désormais, vous lutterez pour les gagner. Maintenant que vous avez subi l'épreuve des quatre éléments, vous allez monter dans les branches du Balanza [Acacia]. Ce que vous y apprendrez, achèvera votre instruction. Vous verrez comment j'introduis en la femme les onze forces qui régissent l'Univers et règlent sa marche. et vous saurez que la femme est mon atelier où je forme à la vie le germe que le mâle a charge de déposer en elle.

Les quatre frères vinrent au pied du Balanza. Ils y trouvèrent Dugunugu, le lombric.

« Qui es-tu, père au corps cylindrique et allongé en racines ? s'écria le cadet.

- O Soma, répliqua Dugunugu, tu sais bien qui je suis, puisque tu es Soma. C'est-à-dire Connaisseur des secrets de 3 fois 33 plus l'unité, plus puissante que 99.

- Dis qui tu es pour instruire mes frères. Je t'en donne l'ordre », répliqua Soma.

Le lombric dit : « Je suis la transition entre le végétal et l'animal. Quand on me coupe en deux, chaque bout de mon corps me reconstitue et je deviens deux fois moi-même. Je suis donc l'emblème de la régénération. »

L'aîné des garçons coupa le lombric en deux. Chaque morceau se mit à vider la terre que le ver avait ingurgitée. Et chaque portion devint un lombric entier.

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Dimitri Karadimas, dans un article intitulé "L'hôte parasité chez les insectes comme un modèle de reproduction chez les Miraña d'Amazonie colombienne" paru dans Les insectes dans la tradition orale - Insects in oral literature and traditions sous la direction de Élisabeth MOTTE-FLORAC & Jacqueline M. C. THOMAS, 2003, Paris-Louvain, Peeters-SELAF), explique le lien imaginal entre le lombric et la génération :


[...] L'élément central du processus d'engendrement humain est lié, pour les Miraña, à la figure du "lombric" (tó'hà). Dans les conceptions miraña du processus d'engendrement, le lombric entre dans la matrice pour la "préparer" en vue de l'enfant à venir, et sa "bave" est du sperme. En ce sens, il est licite de retranscrire cette formulation en associant le lombric avec le pénis et le sperme du père. Parallèlement, ce "lombric" reste avec sa "bave" dans la matrice où il va "former" l'enfant. Pour les Miraña, les interdits sexuels concernant le chasseur qui vient de manger une pièce de gibier renvoient au fait que le sperme du père, comme sa sueur, est alors "chargé" de "l'odeur" de ce gibier. Le seul élément qui reste dans la matrice est du sperme ; mais ce sperme contient l'âme, le nà:ßénè, "l'ombre", de ce gibier. Il semble donc que le "lombric" et sa bave soient en fait le spectre, le nà:ßénè de l'animal ingéré par le père qui cherche de la sorte à se  réincarner. C'est lui qui va former l'esprit, "l'ombre de l'enfant" (tsiménè nà:ßénè) et qui va le nourrir à partir du sang de la mère qu'il "suce". Le placenta est donc "l'ombre de l'enfant" mais, parallèlement, cette "ombre", ce "spectre", provient d'une qualité du sperme du père qui a mangé du gibier. Le placenta représente un double "animal" —ou du moins autre—, de la personne, un être qui s'est développé en même temps que lui dans le ventre de sa mère et que les Miraña perçoivent comme provenant d'une âme, d'une "odeur" contenue par le sperme du père. C'est donc suivant "l'odeur" du sperme du père, c'est-à-dire suivant l'espèce que celui-ci a mangé, que se constitue le double "animal" d'une personne à naître.

En ce sens, il est possible d'affirmer que Lombric, après avoir constitué le cordon ombilical et le placenta, les abandonne et poursuit son existence extra-utérine avec l'enfant, ce qui expliquerait qu'il soit aussi désigné, dans les discours des Miraña, comme un enfant et, ce, conjointement au pénis. Lombric est tout à la fois —mais successivement— le pénis, l'ensemble placenta / cordon ombilical et l'enfant qui naît. Autrement dit, Lombric est un être changeant qui se transforme et subit des mues.

Il semble ainsi que Lombric représente pour l'humanité ce qu'une larve représente pour les insectes.

Il existe chez les Miraña plusieurs catégories qui font partie de la classe des "vers". En premier lieu le lombric tó'hù, qui sert de prototype à la catégorie des "vers" comme générique et qui comprend également : les larves (ùúbà) et, dans certains cas, les chenilles comestibles (né'nè). Lombric (tó'hù), chenilles comestibles (nú'nè) et larves (èábà) proprement dites, sont parfois désignés par la même catégorie de "vers".

Ce lombric mythique, responsable des naissances humaines, représente l'équivalent humain de la larve chez les insectes. Dans une proposition tout à fait perspectiviste, on peut donc affirmer avec les Miraña que le lombric est à l'homme ce que la larve est à l'insecte.

En effet, il est une question dans l'ordre de la classification des espèces à laquelle il est difficile de répondre : si tous les "vers" se transforment en un être après un processus de métamorphose, en quoi un lombric peut-il bien se transformer, puisqu'il est aussi un "ver" ? Il est possible que la réponse à cette question soit donnée par la présence de "Lombric de Yurupari", puisque c'est lui qui permet à une descendance humaine d'exister.

Pour les Miraña, Lombric de Yurupari, larve et chenilles sont dans une position similaire. La nymphe dans laquelle la larve se transforme en insecte serait ainsi identique à la matrice —ou pour le moins elle est un "sac de gestation" — alors que ce qui restera de cette nymphe, l'exuvie (mi'ò) est comparable à la délivre humaine (ce qui reste après la naissance: membranes fœtales et placenta). Le spectre ou le "double" (nà:ßénè) est justement comparé à des peaux qui avaient mué, c'est-à-dire, aussi, à des mues d'insectes qui sont des mé'ò. Exprimé différemment, "l'ombre", le nà:ßénè d'un insecte est sa mue, I'exuvie ou "peau externe" (mé'ò), alors que, pour le nourrisson, c'est le placenta et ses membranes fœtales qui sont sa mi'ò.

Sur cet aspect du rapport spectre et larve pour le moins, la pensée miraña rejoint l'étymologie de "larve", qui vient du latin et signifie "masque (de théâtre)", mais surtout un ensemble de « génies malfaisants (âmes des méchants qui, sous des figures hideuses, passaient pour tourmenter les vivants) ; spectres, fantômes » (Quicherat & Daveluy 1899 : 750).

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Dimitri KARADIMAS revient sur cet aspect de la mythologie miraña dans l'article suivant : "La métamorphose de Yurupari : flûtes, trompes et reproduction rituelle dans le Nord-Ouest amazonien" paru dans le Journal de la Société des Américanistes, 2008, vol. 94, no 94-1, pp. 127-169 :


Dans la mythologie miraña, le processus de fécondation renvoie à la première humanité sur terre (dont l'humanité actuelle n'est pas issue). L'humanité primordiale est issue d'un lombric« pensé» par le créateur, qui rentrait et sortait de la terre pour rester dans cette première matrice terrestre. Ce Lombric divin, appelé le « Lombric de notre Création » (mè piißénè tó'hù), représente successivement le sexe du créateur et l'enfant à naître et est attiré par le sang menstruel des femmes. C'est lui qui va former l'enfant dans la matrice. Si ce lombric n'existait pas, disent les Miraña, l'enfant ne pourrait pas se former. Il représente aussi une âme qui prend possession de la matrice. En ce sens, Lombric n'est actuellement qu'une représentation d'une âme qui va se matérialiser dans un enfant. Il ne s'agirait pas d'un véritable lombric qui entre dans la matrice ; c'est le membre masculin qui lui est comparable.

Le sperme est aussi considéré comme de la « bave ou salive de Yurupari » (no'nà'i togw'à, «sueur de Yurupari/lombric »), c'est-à-dire de la « viscosité de lombric » (tó'hù réréko) qui est interprétée par les Miraña comme du sperme divin. Toujours selon le discours mythique, le « lombric », attiré par le sang menstruel, « entre » dans la matrice et prépare, avec cette salive, l'endroit où l'enfant va se loger. Tant que ce lombric n'a pas préparé la matrice, une femme ne peut pas être fécondée.

Selon les Miraña, le fait que les lombrics soient attirés par le sang menstruel oblige les femmes qui ont leurs règles à accrocher leur hamac en hauteur pour éviter qu'un véritable lombric ne sorte de terre et ne vienne sucer leur sang pendant la nuit. Il est également déconseillé aux femmes qui allaitent de dormir la face contre terre au risque de voir les lombrics venir téter leurs seins.

C'est donc autour de cette figure de Lombric que se construit, chez les Miraña, le personnage désigné communément dans le Nord-Ouest comme Yurupari.

Dans l'utérus se trouvent l'enfant (tsûmé), le liquide amniotique, le placenta (tsiménè mi'o, «peau rigide de l'enfant » ou tsiménè dô'pohi, un type de galette de cassave) qui est aussi l'esprit, « l'ombre» qu'a formé le lombric dans la matrice et, enfin, le cordon ombilical (ihùbà, « boyau, viscère de la bouche du bas ») à partir duquel l'enfant se nourrit du sang de sa mère. Selon un informateur, ce serait le lombric qui formerait ce cordon et qui continuerait de « sucer » le sang de la mère pour l'enfant.

Le « lombric » est tout à la fois le pénis du père et « l'ombre» de l'enfant qui est constituée du placenta et du cordon ombilical ; on peut donc constater une surenchère d'éléments symboliques sur ce seul lombric. Qui représente quoi clans cette profusion d'éléments ?

Il semble possible de faire une certaine part des choses. Si on considère que le lombric entre dans la matrice pour la « préparer» afin d'accueillir l'enfant et que sa « bave » est perçue comme du sperme, il est licite de retranscrire cette formulation mythique comme le pénis et le sperme du père. Parallèlement, ce lombric reste dans la matrice pour « former» l'enfant. Certains des interdits sexuels concernant le chasseur qui vient de manger une pièce de gibier lui prescrivent de ne pas coucher avec sa femme ou de ne pas toucher ses enfants avec sa main : son sperme et sa sueur sont alors « chargés » de « l'odeur » de ce gibier (et ses enfants, présents ou à venir, pourraient devenir « animal »). Or il semble que le seul élément qui reste dans la matrice au moment de l'acte sexuel soit du sperme ; mais ce sperme contient l'âme et l'ombre (nààßénè) de ce gibier. Il semble donc que le « lombric » et sa salive ou bave soient en fait le spectre, le nààßénè de l'animal ingéré par le père qui cherche de la sorte à se réincarner. C'est lui qui va former le « tsiménè nààßénè » c'est-à-dire l'esprit, « l'ombre » de l'enfant et qui va le nourrir à partir du sang de la mère. Le placenta est donc « l'ombre de l'enfant » mais, parallèlement, cette « ombre » ou ce « spectre » provient d'une qualité du sperme du père qui a mangé du gibier.

Pour interpréter un épisode d'un mythe uitoto (Preuss 1921, p. 75), on peut suivre la même direction. À la suite d'une piqûre d'épine, l'âme d'un personnage décapité pénètre sous forme de larve dans l'articulation du genou de son meurtrier, non pas pour renaître ou pour former une descendance à son image comme il l'aurait fait dans une matrice, mais pour faire mourir son meurtrier en corrompant sa jambe. En ce sens, l'âme est une larve décrite comme un « lombric » et ce qui entre dans la matrice subit une métamorphose comparable à une mue d'insecte, la salive de cette larve filant un fil de soie pour former un cocon (la matrice).

II est ainsi possible de poursuivre les associations symboliques concernant le lombric. Il est celui qui suce le sang menstruel de la mère pour nourrir l'enfant par le nombril (la « bouche du bas ») ; il est aussi celui qui tète la mère pour continuer à nourrir l'enfant, une fois celui-ci sorti du ventre de sa mère. Le terme miraña pour désigner aussi bien le pénis que le lombric est ño'ña'i. Si lombric est un « téteur », il tète (ño'ño'i) la mère par l'intérieur, et par l'extérieur une fois l'enfant mis au monde : le terme qui désigne Yurupari, lombric (ño'ña'i.) semble être construit sur ño'ño'i, « téter ». De là, les conseils donnés aux femmes qui allaitent leurs enfants de ne pas faire pendre leurs seins vers la terre au risque qu'un véritable lombric vienne les téter. En ce sens, il est possible d'affirmer que Lombric, après avoir passé une partie de son existence qui se termine avec le placenta, poursuit celle-ci avec l'enfant, ce qui expliquerait qu'il soit aussi désigné, dans les discours des Miraña, comme un enfant et, ce, conjointement au pénis du créateur. Lombric est tout à la fois - mais successivement - le pénis, l'ensemble placenta-cordon ombilical et l'enfant qui naît. Autrement dit, Lombric est un être changeant qui se transforme et subit des mues. Il semble ainsi que Lombric représente pour l'humanité ce qu'une larve réalise pour les insectes. Ce dernier point découle du fait que, dans le mythe uitoto signalé plus haut, l'âme du père de Souffleur réapparaît comme larve et cherche à pénétrer un équivalent de matrice (Karadirnas 2003). Le lombric et la larve apparaissent donc dans une position similaire. Le cocon dans lequel la larve se transforme en chrysalide, puis en insecte, serait la matrice ; ce qui restera de la chrysalide, l'exuvie, est comparable au placenta humain. La succession lombric (chenille-larve)/cocon/ chrysalide/imago est ainsi équivalente à celle de pénis (sperme-âme)/matrice/ placenta/fœtus propre aux humains. Pour le dire autrement, « l'ombre » - dans le sens de spectre - , le nààßénè d'un insecte renvoie à sa mue, à son exuvie (mi'ô) ; pour le nourrisson, c'est le placenta avec la membrane amniotique qui est sa mi'à.

[…]

Proposer une interprétation de cette proto-création [voir article escargot] est une tâche difficile. Le démurge apparaît d'abord comme un fœtus en gestation ; dans la suite du mythe, le premier dialogue du démiurge a lieu avec Lombric qui se trouve sur une terre indépendante de celle où réside le créateur. Lombric (il faudrait en fait traduire par Larve) peut ainsi prendre la valeur d'un sexe masculin ou celle d'un cordon ombilical ou encore celle d'un enfant. Le fait de représenter Lombric sous les traits de Yurupari évoque cette multiplicité de sens puisque les trompes de Yurupari correspondent, pour les Miraña, à « la transformation d'un enfant " brillant" qui, lorsqu'il est frappé contre terre, prend l'apparence des trompes » ou sort des trompes. Lombric, sous les traits de Yurupari, est considéré par les Miraña comme le sexe du créateur ou une émanation de celui-ci qui prend la forme d'une âme venant se loger dans un « ventre » sous la forme d'une larve. Cette multiplicité des identités apparaît également chez les Barasana où le rituel de Yurupari tient une place importante (Hugh-Jones 1979).

[…] Lombric terrestre représente donc, chez les Miraña, aussi bien le pénis du démiurge que le cordon ombilical qui va permettre aux« enfants » issus de cette terre de vivre, comme le ferait une larve ou une chenille pour un imago d'insecte. Il peut ainsi être alternativement un enfant ou un pénis, un enfant ou des trompes, bref une émanation de placenta.

[…]

La véritable complémentarité se réalise entre les deux types de trompes. Elles forment, dans un premier temps, le couple lombric/placenta (ñó’ñá’ì/úúhádjì) ou le couple pénis/sexe féminin. Or nous avons vu comment le « lombric » agit par succion. On peut également remarquer que les Uitoto associaient une des « flûtes » (« tube de lombric ») à une succion qui « asphyxiait » celui qui en joue. Ainsi, dans la traduction du texte de Preuss par Petersen de Piñeros et Becerra – un Uitoto – (1994) : « Kuioigo [la flûte ou la trompe] signifie littéralement “tube de lombric” ; en jouant de la flûte, on aspire le pouvoir magique du lombric kuio et la personne s’asphyxie » (ibid., p. 676, note 17).

Il n’est donc pas impossible que l’opposition entre les deux types de trompes recouvre une opposition entre deux types de « souffles » ; une des trompes aspire, alors que l’autre « produit » (du son, un enfant). Les trompes ñó’ñá’ì « aspirent », « sucent » ou tètent ceux qui en jouent ; les trompes úúhádjì « produisent » un souffle qui est comme l’enfant. Il m’est actuellement impossible de dire ce qui était « aspiré » par le joueur (un adulte) dans le rituel miraña et si l’initié qui portait la flûte recevait cette « succion », dupliquant ainsi la succion du sein de la mère ou du sang dans la matrice par ce même lombric. Il m’est également impossible de décrire actuellement ce que sont supposées produire les trompes en écorce enroulée lors du rituel : un nouvel être ? l’initié « transformé » ?

[...]

Enfin, un dernier moyen de lever l'ambiguïté est de se référer à l'ethnographie makuna publiée récemment (Âhrem et al. 2004) dans laquelle on trouve un important recueil de mythes, de traditions et de narrations makuna. Dans le mythe de la Création, la figure du Lombric occupe, selon les dires même des Makuna, une place prépondérante au côté de la Femme-Chamane-créatrice-dumonde (Rômikimu) : « [ ... ] les lombrics sont très importants dans la création du monde puisqu'ils sont un des composants les plus sacrés qu'il y ait dans l'histoire » (ibid., p. 443 ; traduction de l'auteur D. K.). Ce personnage féminin, présent aussi chez les Barasana, crée Waiyaberoa « Bourdon-du-Pira » - en fait Yurupari -, « [ ... ] qui, en même temps, était - Giitàrotoro "celui qui fait les pierres" » (ibid). En tukano toujours, beroa- ou berua en barasana (Hugh-Jones 1979, p. 164) - est un des trois termes pour désigner les abeilles, que Hugh-Jones distingue des guêpes (utia). Mais le terme abejon désigne le bourdon en espagnol, c'est-à-dire que nous avons plus probablement à faire à un hyménoptère solitaire qu'à un insecte vivant en société. Chez les Miraa, lorsque l'espagnol est utilisé, le terme abejon sert surtout à désigner les espèces solitaires qui produisent un fort bourdonnement lors de leur déplacement ; soit un bourdon, soit, comme dans le texte IV proposé par Reichel-Dolmatoff, une guêpe solitaire.

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Dans la préface de sa thèse intitulée Étude des pratiques vétérinaires traditionnelles des peuples ixil au Guatemala. (Thèse d'exercice, Médecine vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse - ENVT, 2017, 204 p.), Sophie Polydor rapporte un mythe qui met en scène le lombric :


« Il se dit qu’une fois, au cœur de lointaines montagnes, une réunion d’urgence de tous les animaux de la forêt avait été convoquée. Un groupe de chasseurs humains avait encerclé les animaux et avaient allumé un anneau de feu depuis les quatre points cardinaux, qui rapidement s'étendait vers le centre. Les animaux, sans défense et confus, se retrouvèrent enfermés et sans une décision rapide, tous périraient par ce feu consommateur. Le jaguar, le plus rapide de la forêt, considéra qu’ils devaient tenter de courir au travers des flammes pour atteindre l’autre côté, mais personne ne se prêta à l’essai. La taupe opina qu’ils devaient travailler tous ensemble pour creuser des tunnels sous la terre pour arriver de l’autre côté du feu, mais pour faire un tunnel suffisamment grand pour le cerf, cela demanderait des mois de travail. Le tatou conseilla que chaque animal cherche quelque chose dans le bois pour se couvrir des flammes jusqu’à ce que se termine le feu, mais tout ce qu’ils trouvèrent pour se cacher se consommait par les flammes.

Le désespoir de ces animaux grandissait chaque fois plus jusqu’à ce que le petit et insignifiant lombric voulut proposer une idée : « Pourquoi ne tentons-nous pas de creuser une tranchée en cercle pour que le feu ne passe pas au-delà et nous resterons tous dans le cercle jusqu’à ce que le feu se termine ? », susurra-t-il. Après des années passées à creuser des canaux d'irrigation pour son patient travail de fertilisation de la terre de la forêt, il savait avec certitude qu’un fossé bien fait pouvait contenir l’avancée du feu.

Cependant, personne ne lui prêta attention. Les animaux les plus grands qui avaient déjà discuté à cor et à cris n’écoutaient même pas ses susurrements timides. Les quelques qui réussirent à l’entendre, ridiculisèrent sa proposition. « Que va savoir ce lombric dégoûtant ? » se moquait le renard. « Il ne fait que passer ses journées à se traîner dans la boue. Que pourrait-il nous apprendre ? » criait le singe.

Et ainsi, à cause de sa petite taille, à cause de la discrimination historique auxquelles faisait face le lombric, et à cause de la supposée supériorité intellectuelle des autres, les chasseurs humains mangèrent bien cette nuit car tous les animaux périrent par le feu.


La crise multidimensionnelle qu’affronte le monde d’aujourd’hui nous tient dans une situation très semblable à celle des animaux de cette forêt métaphorique. Toutes les solutions possibles aux crises écologique, énergétique, alimentaire, sociale, etc. viennent d’un seul secteur de la société. […] Dans le cas des peuples indigènes et originaires, leurs savoirs ancestraux ont été le point de mire de l’attaque épistémologique occidentale. La connaissance et les savoirs indigènes naissent d’un paradigme contraire et provoquent ainsi la colère de l’Occident dont les connaissances sont supposées être les seules qui valent. […]

Au Nord de l’Altiplano du Guatemala, le peuple maya Ixil a créé une alternative originale d’éducation universitaire qui revendique le savoir ancestral Ixil et rejette l’imposition des formes de l’éducation occidentale. […] Les livres les plus importants sont les cerveaux remplis de souvenirs des plus anciens et anciennes de la communauté. Au lieu de se limiter à l’étude des auteurs et experts occidentaux, ils mettent en avant les connaissances non écrites que garde la communauté. »

Texte traduit depuis El conocimiento Ixil y su contraste con el conocimiento occidental, Tobias Roberts

(Roberts 2013a)

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Dans Mère, l'enseignement spirituel de la forêt amazonienne (collection "Chamanismes", Mama Éditions, 2019) Laurent Huguelit donne la parole à la Forêt. Dans le chapitre 3 intitulé "Raconter la Genèse", elle évoque le Lombric primordial :


… L’histoire que Lorencito vient de vous conter, cet éclatement de la Pangée et cette dissémination de la forêt qui en a résulté, c’est l’histoire de mes racines, c’est ma Genèse à moi, la Genèse de la Mère-Forêt. Et comme toute Genèse, elle peut se raconter de mille et une manières, en partant des rêves et des visions, ou des données de la science. Lorencito vous a méticuleusement décrit ce que je lui ai montré, car je souhaitais que les choses soient claires entre vous, mes enfants, et moi, votre mère, mais il aurait pu adopter un ton plus poétique et vous dire, par exemple :

Au commencement des temps vivait Pangaïa, déesse primordiale aux chairs arrondies. Assoupie sur l’océan du feu sacré, elle fit un songe. Elle vit qu’elle était pleine d’une infinité de vies, et que pour les laisser éclore, elle devait accepter de s’éparpiller dans les six directions : l’ouest, le nord, l’est, le sud, le haut et le bas.

Au réveil, le ver de la fertilité, père de l’humus, père de tout ce qui grouille, lui rendit visite, car il savait que le temps était venu. Il se scinda en plusieurs morceaux devant elle, pour lui montrer que chaque partie de son corps était vivante, et qu’elle n’avait rien à craindre. Il lui promit que ses enfants chanteraient sa mémoire jusqu’à la fin des temps, pour qu’elle continue d’exister dans leurs cœurs.

« Acceptes-tu de t’éparpiller pour que la biodiversité puisse naître de tes chairs ? » lui demanda le ver.

Sans hésiter Pangaïa lui répondit par l’affirmative : « Oui, c’est ce que je veux. »

Quelque part dans son cœur, elle sentit une force gronder. C’est la vie qui se manifestait et se préparait à jaillir. Le ver, toujours affairé à célébrer le vivant et ses commencements, la découpa en morceaux : c’est le démembrement initiatique. Son bras droit se détacha de son corps et prit la route de l’ouest ; sa tête se détacha à son tour et prit la route du nord ; ses jambes firent de même et s’en allèrent au sud ; puis, son bras gauche, en direction de l’est.

« Et mon cœur, où va-t-il aller ? » s’écria la déesse.

« Ne t’en fais pas Pangaïa, lui répondit le ver. Comme promis, ton cœur sera présent dans chacun de tes enfants. Il sera éternellement ici, au centre, et il fera le lien entre le sommet des montagnes, le fond des océans et les quatre points cardinaux. »…

Merci à Marie-Claire pour ce texte.

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Contes et légendes :


Noël Péri rapporte dans son article intitulé "Etudes sur le drame lyrique japonais Nô." paru (In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. tome 20, 1920. pp. 1-110), plusieurs légendes asiatiques relatives au lombric :


[...] Quoi qu'il en soit de ce point, il est assez curieux de retrouver ce fil dans une légende coréenne que rapporte, de façon malheureusement trop brève et peut-être même incomplète, le Sam kouk you sa k. 2, citant « d'anciennes relations »

« Autrefois, dans un village au Nord de Koang-tjyou, vivait un homme riche qui avait une fille très belle. Celle-ci dit à son père : « II y a un homme magnifiquement vêtu qui vient toujours à ma couche, et nous nous unissons comme des époux. » Son père lui dit : « Prends une grande aiguille, passes-y un fil et fixe-le à son vêtement. » Elle lui obéit. Le lendemain matin, on suivit le fil jusqu'au pied de la haie du Nord. L'aiguille était piquée dans le flanc d'un grand lombric. Ensuite cette fille conçut et mit au monde un fils. »

Ce « grand lombric » indique vraisemblablement une autre forme de la légende, qui a aussi existé au Japon, car on en retrouve la trace dans le Toshi-yori kôden shô, commentaire de poésies composé par Minamoto no Toshiyori dans la première partie du XIIe siècle.

« Autrefois, rapporte-t-il, vivaient au pays de Yamato un homme et une femme qui cohabitaient depuis longtemps. Mais le mari demeurait chez lui durant le jour, et jamais ils ne s'étaient vus. La femme en éprouva de l'ennui et se plaignit à son mari que, malgré la durée de leur union, elle n'ait encore jamais pu l'apercevoir. Le mari reconnut que sa plainte était légitime. « Mais, dit-il, que faire? Si tu me vois tel que je suis, sans doute tu en seras épouvantée. » — « Comptez combien il y a d'années que nous sommes unis. Même si vous êtes laid, je vous prie instamment de vous montrer à moi », répondit la femme. « Eh bien, dit-il, s'il eh est ainsi, je serai dans ta cassette ; ouvre-la. » Et il s'en alla. Quand la femme ouvrit [sa cassette] et regarda, elle aperçut un petit serpent qui y était lové. Effrayée, elle referma le couvercle et s'enfuit. L'homme étant revenu lui dit : « Tu m'as vu et tu as été effrayée. En vérité cela devait être. Ne faudrait-il pas que je n'aie aucune honte pour revenir encore ? Et ils se séparèrent en pleurant. La femme, tout en lui devenant moins attachée, s'inquiéta à la pensée que peut-être il allait ne plus l'aimer. Alors elle enfila à une aiguille du chanvre roulé en écheveau et fixa celle-ci à la tunique de l'homme. Le jour venu, elle se mit à suivre ses traces en se guidant sur cette herbe (le chanvre). Elle vit qu'il était entré dans le tabernacle du dieu de Miwa. Comme il était resté trois tours de fil, on appela ce lieu le mont Miwa. » On aura remarqué que la légende de Miwa n'est pas sans offrir quelque analogie avec celle de Psyché. Gomme dans le mythe grec, une mortelle y est aimée d'un dieu qui ne la visite que la nuit et la quitte au matin, qu'elle ne connaît pas et n'a jamais vu. Le moment où elle veut le voir et le connaître est aussi celui où elle est séparée de lui. On se rappelle le rôle que joue le dragon dans le récit d'Apulée, L'Âne ďor, livres IV et V. Une prophétie annonce à Psyché qu'elle sera l'épouse d'un dragon, et c'est en lui faisant croire que son époux est en effet un dragon que ses sœurs la décident à enfreindre ses recommandations et à le regarder à la lumière d'une lampe.

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Littérature :


6. Lombric


Expert en bouche-à-bouche

Le lombric a sauvé l'esprit

Qui étouffait dans la matière.


Jean Rousselot, "Lombric" in Où puisse encore tomber la pluie : 1978-1980, Éditions Belfond, 1982.

Le lombric

Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,

le lombric se réveille et bâille sous le sol,

étirant ses anneaux au sein des mottes molles

il les mâche, digère et fore avec conscience.

Il travaille, il laboure en vrai lombric de France

comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,

il le connaît. Il meurt. La terre prend l'obole1

de son corps. Aérée, elle reprend confiance.

Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre

Il laboure les mots, qui sont comme un grand champ

où les hommes récoltent les denrées langagières ;

Mais la terre s'épuise à l'effort incessant !

sans le poète lombric et l'air qu'il lui apporte

le monde étoufferait sous les paroles mortes.

Jacques Roubaud, « Le Lombric », Les Animaux de tout le monde, 1990.

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Renaud Ego dans un articule intitulé « Serge Sautreau », La pensée de midi, vol. 31, no. 2, 2010, pp. 219-227, nous livre quelques extraits d'un essai du poète Serge Sautreau, Le Sens de l'excès :


2. Démarqué de l’outrance, l’excès brûle sous l’aura du signe ascendant (1). Du point de vue de l’excès, il n’est pas indifférent qu’un lombric se fasse homme en découvrant ses droits. Il préfère cette ascension au trajet inverse, où l’homme privé de droits se retrouve lombric. J’en connais quelques-uns : leur existence n’a rien d’un songe. L’enchantement y est rare, et périlleux l’accès à la lumière ; le moindre merle, d’un coup de bec, peut sceller un destin. Au jour le jour, le plus honnête citoyen, d’un regard qui se détourne, exécute le démuni plus sèchement qu’une colonne de chiffres. Il est insoutenable, se supposant homme, de se retrouver lombric. Il peut être exaltant, du creux de l’humus, de se découvrir des droits, de se pourvoir en république : le sens de l’excès se joue dans cette direction, dans cette spirale qui part à l’assaut du ciel,

qui monte du sel de la terre vers le ciel de l’être,

puis se réintègre en ciel de la terre sur sel de l’être

afin de viser

l’aube même de l’Eden :

“Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement (2).”

L’espoir de détermination de ce point, (aux termes mêmes de Breton, passe par la pratique de ce qui en aura permis la vision : la flagrante nécessité de l’excès ne saurait mieux se vérifier qu’en ces parages hors preuves. S’y engouffre une certaine métaphysique expérimentale, un grand jeu dont Gilbert-Lecomte et Daumal seront les phares coulés. Tous ces poètes se donnaient pour des esprits libres, ils n’entendaient nullement promouvoir un quelconque fidéisme. L’analogie, la connivence avec la “mystique” sautent cependant aux yeux. C’est de leur expérience intérieure qu’ils tiraient, ou non, l’opération souveraine(Bataille) par quoi l’entendement devait au moins se tendre, sinon se ré-entendre. Un Ramayana entier ne suffirait pas à explorer ces chemins d’insomnie, où l’angoisse le dispute à l’enthousiasme et la rage à la prophétie – allons à l’essentiel : au pur excès.


1) : Breton encore.

2) : Breton toujours, Second manifeste, 1929.

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Selon Sjef Houppermans, auteur de l'article intitulé "Raymond Roussel, trésors antiques dans un cadre design." paru dans L'Esprit Créateur, vol. 53 no. 3, 2013, p. 26-36 :


[…] Dans Impressions d’Afrique [Raymond Roussel, Impressions d’Afrique (1910) (Paris : Pauvert, 1963).] l’intrigue plutôt vague sert d’abord à relier entre elles un grand nombre de scènes spectaculaires comme celle de l’inventeur d’une machine d’escrime ou encore celle de l’homme-orchestre Tancrède Boucharessas jouant sa musique sur dix instruments malgré le fait qu’il soit manchot et cul-de-jatte. Le public peut également faire la connaissance de Skariofsky, un gitan hongrois qui a appris à un ver de terre à jouer d’une cithare.

Ce n’est qu’après la mort de Roussel que l’origine de ces figures fut révélée aux lecteurs : toutes ces réalisations faramineuses trouvent leur naissance dans des jeux de mots et c’est de cette manière-là que Roussel voulut prouver ce qu’il considérait comme l’infaillibilité de l’homonymie. Dans sa publication posthume Comment j’ai écrit certains de mes livres, il explique par exemple que le lombric musicien provient d’un poème de Victor Hugo intitulé « Guitare » : or « ‘Guitare à vers’ (poésie) » produit en double la « ‘guitare à ver’ (de terre) [Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935) (Paris : Pauvert, 1963), 19]. » Si l’auteur, en remplaçant ‘guitare’ par ‘cithare’, revient à la formule des minimes écarts déjà pratiqués dans les contes de jeunesse (pillard-billard), son souci principal est sans doute de montrer la parenté essentielle entre ver et vers. Cette partie de la pièce allait avoir une fonction clé pour une autre raison. C’est qu’un soir Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire étaient parmi le public. Leur enthousiasme contrastait fort avec les réactions de la majorité des spectateurs qui appartenaient au milieu bourgeois de Roussel. Quoiqu’il ignore la clé du ‘procédé’ roussellien, Duchamp devine ce soir-là que l’expérience du lombric trouve son origine dans un jeu de mots. Il déclarera plus tard que son propre Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même) avait été inspiré par le spectacle (par « ce serpent se balançant sur la musique », comme il le disait)3. Duchamp de sa façon crée un prolongement du jeu de mots initial par la transparence du verre et quand il décide de mettre les plus représentatives de ses créations dans la Boîte Verte, on peut supposer que c’est la verdure de son champ très personnel qui le guide en concordance avec la rousse rutilance roussellienne. Le nom propre constitue ainsi un générateur puissant.

Dans Le Dieu perdu dans l'herbe, (Éditions Presses du Châtelet, 2015) le philosophe Gaston-Paul Effa rapporte son initiation auprès d'une guérisseuse pygmée, nommée Tala. C'est l'occasion pour lui de remettre en question son enseignement, en particulier son rapport au langage. Il définit ainsi les mots à ses élèves :


"Le mot est comme la lumière du jour qu'il faut apprendre à aimer. La parole doit être respectée éperdument, tel l'insecte venu se poser sur la pierre, tel le ver de terre couché à même le creux du monde, descendant dans sa boue épaisse, mélangeant dans son propre corps la terre avec la pluie. Il faut vider sa bouche de toute parole pour pouvoir nommer le grain de pollen collé au ventre d'une abeille, le papillon qui défroisse ses ailes entre deux feuilles. Il faut offrir aux mots un lieu où se loger, un endroit du corps où attendre comme dans une précaire chapelle de sang et de chair."

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