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  • Anne

Le Cerisier




Étymologie :

  • CERISIER, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1165 « arbre » (Gautier d'Arras, Eracle, éd. E. Löseth, Paris, 1890, v. 4236 : Un cerisier ot fait planter) ; 2. 1832 (Karr, loc. cit.). Dér. de cerise* ; suff. -ier*. Lat. médiév. ceresarius (viiie s., Capitulare de villis in Capitularia regum Francorum 32, 70 ds Mittellat. W. s.v., 475, 53).

  • CERISE, subst. fém.

Étymol. et Hist. Ca 1190 (J. Bodel, Chanson des Saisnes, XXIII ds Gdf. Compl.). Du lat. vulg. *cerĕsia « id. » neutre plur. considéré comme fém. sing., du b. lat. ceresium neutre sing. (1re moitié vie s. Anthimus. ds André Bot., s.v. cerasium), var. apophonique de cerasium (Columelle ds TLL s.v., 854, 29), empr. au gr. κ ε ρ α ́ σ ι ο ν « cerise » lui-même dér. de κ ε ́ ρ α σ ο ς (ou κ ε ρ α σ ο ́ ς) « cerisier ».


Lire aussi les définitions de cerise et cerisier.




Botanique :

D'après Stefano Mancuso et Alessandra Viola, auteurs de L'Intelligence des plantes (édition originale 2013 ; traduction française Albin Michel 2018),


"Tous les fruits, y compris ceux que nous ne jugeons pas comestibles, sont produits pour conserver les graines et, en principe, attirer les animaux. S'en nourrir équivaut, dans la plupart des cas, à manger aussi ces graines et à les emporter loin de la plante qui les a engendrées, pour les expulser ailleurs. Et c'est là une des manières les plus efficaces de garantir leur propagation.

Dans les pays à climat tempéré comme dans ceux à climat tropical, les convoyeurs sont souvent des oiseaux. Prenons, pour comprendre comment les plantes communiquent avec eux, l'exemple du cerisier. Au moment de la pollinisation, il produit des fleurs d'une belle couleur blanche qui semble faire exprès - et d'ailleurs elle l'est ! - pour attirer les abeilles, mises ainsi en mesure de bien le voir et de rejoindre plus facilement ses fleurs. En revanche, elles ne perçoivent pas le rouge, et ce n'est de fait pas pour elles que les cerises prennent cette teinte, mais cette fois pour attirer les oiseaux. Le rouge ressort en effet très bien au milieu des feuillages, même de loin, et il est donc facile à repérer pour un oiseau en vol.

Aguiché par cette couleur séduisante, il identifiera et mangera le fruit avec toutes ses graines avant de reprendre son voyage. Puis, à un moment donné, quelque part ailleurs, il les évacuera dans ses selles, qui constituent de plus un excellent fertilisant. Outre son efficacité, ce système de transport se révèle avantageux à la fois pour le végétal, qui a dispersé ses graines loin de la plante mère, et pour l'animal, qui s'est nourri du fruit. Notons aussi que les cerises deviennent rouges uniquement lorsque leurs graines sont mûres et qu'elles restent vertes en attendant, c'est-à-dire d'une couleur qui les dissimule au milieu des feuillages et les rend presque invisibles aux oiseaux."

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Histoires d'arbre :


Découvrir l'épisode de la série d'Arte qui nous rend familier en les individualisant des arbres merveilleux.

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Utilisation :


Selon Lionel Hignard et Biosphoto, auteurs de Fabuleuses histoires de graines (Éditions Belin, 2011),


"On a retrouvé un noyau de cerise dans lequel 185 visages ont été sculptés : une pièce unique, visible au musée de Dresde, en Allemagne."

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Symbolisme :


Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean chevalier et Alain Gheerbrant,


"La cerise est le symbole de la vocation guerrière du Samouraï japonais et du destin auquel il doit se préparer : rompre la pulpe rouge de la cerise pour atteindre le dur noyau ou, en d'autres termes, faire le sacrifice du sang et de la chair, pour arriver à la pierre angulaire de la personne humaine. (Les Samouraïs) avaient pris pour emblème la fleur de cerisier tournée vers le soleil levant, symbole de la dévotion de leurs vies. La garde des sabres était ornée de cerises, un autre symbole de la recherche de l'Invisible par la voie intérieure, le Vitriol des initiations occidentales.

La floraison des cerisiers qui est l'un des spectacles naturels les plus prisés au Japon - et qui représente effectivement l'une des manifestations les plus attachantes qui soient de la beauté à l'état pur - ne relève pas seulement d'un esthétisme gratuit, comme pourrait le laisser supposer le fait que les cerisiers à fleurs du Japon sont des arbres stériles.

La fleur de sakura est un symbole de pureté, et c'est la raison pour laquelle elle est l’emblème du bushi, de l'idéal chevaleresque. Aux cérémonies de mariage, le thé est remplacé par une infusion de fleurs de cerisier qui sont, dans ce cas, un symbole de bonheur.

Il faut aussi remarquer que la floraison de la variété la plus connue de sakura coïncide avec l'équinoxe de printemps : c'est l'occasion de réjouissances et de cérémonies religieuses, dont le but est de favoriser et de protéger les récoltes. La floraison des cerisiers préfigurerait en effet celle du riz et donnerait donc, par les dimensions de sa générosité et par sa durée, une indication sur la richesse des récoltes à venir. Elle est en tout cas, on le voit, l'image de la prospérité et de la félicité de l'existence terrestre, qui sont en fait, même lorsqu'on ne l'aperçoit pas immédiatement, des préfigurations de la béatitude intemporelle.

La fleur de cerisier, éphémère et fragile, bientôt emportée par le vent, symbolise aussi au Japon une mort idéale, détachée des biens de ce monde, et la précarité de l'existence.


De définir l'esprit du Japon,

Je dirai Fleur du Cerisier montagnard

Embaumant sous le soleil du matin

(Motoori Norinaga mort en 1801)."

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Dans Le Livre des Fleurs (Librairie philosophique J. Vrin, 1989), Georges Ohsawa (Nyoiti Sakurazawa) tente de nous expliquer la délicatesse de ce qu'il appelle l'âme japonaise (au sens de ce que Steiner appelle l'âme des peuples) à travers des coutumes ancestrales difficiles à appréhender pour des Occidentaux modernes :


"Rien n'est plus naïf que l'âme des Japonais et des Japonaises. Dans aucun autre pays on ne voit, je pense, des trains de plaisir organisés pour aller entendre le rossignol de minuit (hototogisu), contempler les cerisiers en fleurs, ou la première neige de l'automne qui pare les montagnes. [....]

Le Nippon est connu comme étant la terre préférée des cerisiers. En effet, aucun autre pays n'en possède autant, surtout en ce qui concerne les cerisiers à fleurs. Il était naturel que voyant es beaux arbres à l'état sauvage dans les montagnes et les forêts, les Nippons pensent à les acclimater dans les jardins. Les variétés domestiques ont été souvent plantées aux alentours des temples et sur le bord des routes. Chose curieuse le feuillage n'a pas pour tous les arbres la même couleur. Certains sont au début d'un brun pâle, d'autres légèrement rosés, d'autres d'un vert pâle tirant sur le jaune. Les fleurs sont le plus souvent tout à fait blanches comme la neige ou teintées de rose.

Au VIIIème siècle furent plantés beaucoup de cerisiers à fleurs sur l'ordre du Mikado. Dès le XVIIème le célèbre Taiko Hideyoshi organisait des " fleurs-vues-parties " à Yoshinoyama où se rendaient beaucoup de samouraï, de généraux et de capitaines aussi bien que des lettrés et des artistes. C'est un fait remarquable au Japon que les grands hommes de guerre ont tous beaucoup aimé les fleurs. L'amiral Togo qui est mort récemment ne faisait pas exception à cette règle.

Aujourd'hui, les sites célèbres de cerisiers sont classés et protégés par la loi. On les considère comme des richesses nationales.

L'espèce la plus commune de cerisiers est le yama-sakura ou cerisier des montagnes. On le trouve un peur partout au Nippon, au sud comme au nord. Celui à fleurs blanches peut atteindre de très grandes dimensions et vit fréquemment sept à huit siècles. Les bourgeons des feuilles éclatent au printemps presque en même temps que les boutons, ce qui produit une harmonie de blancs, de verts, de jaunes et de bruns inimitable. Beaucoup d'estampes anciennes ont conservé le souvenir des plus merveilleux. Les amateurs d'autrefois s'évertuaient à les copier chaque printemps.

Le beni-yama-sakura est une autre varié de cerisier des montagnes qui se caractérise par l'adhérence particulière des bractées de ses fleurs et de ses feuilles, et le brun foncé de son écorce. On en trouve beaucoup dans les provinces du centre et du nord du Nippon.

Ensuite vient le sato-sakura ou cerisier domestique. Autrefois ils étaient cantonnés dans les jardins, mais ils se sont tellement répandus au cours des siècles qu'on en trouve maintenant un peu partout. Leurs fleurs simples ou doubles sont plus grandes que celles des cerisiers des montagnes; Elles sont blanches, ou rosées, ou pourpres, rarement jaunâtres ou verdâtres. La forme des branches est aussi très variable. Dans certaines espèces elles poussent presque droites, dans d'autres elles retombent comme celles des saules pleureurs.

Les variétés les plus connues sont itiyô, kwanzan et fugenzô.

La première est aimée pour le rose changeant de ses fleurs qui deviennent de lus en plus blanches à mesure que le printemps avance. LA deuxième est une variété à branches retombantes. Du milieu de la fleur sortent deux petites feuilles vertes ce qui est d'un effet très élégant.

Le cerisier somei-yohino est d'origine très récente. Il a fait son apparition à Tokio au début de l'ère Meiji (1868). C'est un produit de la science des jardiniers nippons. En conséquence il a une croissance très rapides, mais reste toujours délicat. Il présente cette particularité que les feuilles n'apparaissent que lorsque les fleurs sont complètement formées. On a ainsi pendant quelques jours le spectacle d'arbres couverts de nuages de neige sans mélange d'autres couleurs.

Les cerisiers d'équinoxe, hugan-sakura, atteignent de grandes dimensions. Ce sont des cerisiers géants qui vivent des siècles. Une variété qu'on rencontre autour des temples est à branches retombantes.

Enfin on peut citer parmi les autres variétés répandues de cerisiers : le fuji-sakura qu'on trouve en abondance sur les pentes du Fuji-yama, le tyosi-sakura dont les feuilles sont dentelées et dont le calice est en forme de clou, le cerisier rouge d'hiver, et le cerisier des quatre saisons qui fleurit plusieurs fois par an. "

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Selon Didier Colin, auteur du Dictionnaire des symboles, des mythes et des légendes ( (Hachette Livre, 2000) :


"Au Japon, la cerise est un fruit d'une grande beauté symbolique. Elle représente la vocation du guerrier ou du héros. Le cerisier lui-même, dont la floraison est si belle dans l'Empire du soleil levant est un symbole de pureté, de prospérité et de félicité passagères, terrestres, qui préfigurent celles que l'homme connaîtra pour l'éternité après sa mort.

En France, si l'arbre à cerises - importé par l'empereur Lucullus en 74 avant Jésus-Christ, d'Asie Mineure à Rome, avant de fleurir en Bretagne puis dans d'autres régions - était évidemment très apprécié pour son fruit délicieux, il n'avait pas une aussi belle figuration symbolique qu'au Japon, peut-être, dans ce dernier cas, à cause de ses origines lointaines.

Quoi qu'il en soit, quand, au Japon, la fleur et le fruit du cerisier sont des symboles de bonheur, chez nous ils sont la marque du démon et du sang.

Ainsi, l'apparition de cerises dans un rêve a souvent été considérée comme l'annonce d'une mort. Cependant, comme nous l'avons fréquemment souligné, il ne s'agit pas de mort physique mais symbolique : la fin d'une situation, d'une relation, d'une période de sa vie, par exemple. Pourtant, qui, en en cueillant ou en en mangeant, n'a pas accroché autour de ses oreilles deux cerises suspendues par une tige commune, sans savoir que, par ce geste, il invoquait l'amour sous sa forme la plus pure ? En effet, porter des cerises à ses oreilles est un symbole d'union charnelle, mais aussi et surtout de vocation spirituelle."

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi le cerisier (Prunus avium) : "C'est un arbre dont les fleurs blanches sont spectaculaires au printemps ; les Japonais considèrent d'ailleurs, cette période de floraison comme un événement national.


Propriétés médicinales : Les queues de cerise sont un diurétique bien connu, ; elles favorisent aussi la perte de poids. Elles se prennent en infusion.


Genre : Masculin.


Déités : Vénus - Aphrodite - Rowan.


Propriétés magiques : Amour - Divination.


Applications :

(pour attirer l'amour dans votre vie, et ce, pour très longtemps)


SORTILÈGE JAPONAIS POUR ATTIRER L'AMOUR

  • Il suffit de nouer une mèche de vos cheveux à une branche de cerisier en fleurs. En principe, vous devriez connaître l'amour avant la fin de la saison de floraison.

SORTILÈGE POUR ATTIRER UN CONJOINT


Ce dont vous avez besoin :

  • autant de noyaux de cerises que votre âge

  • une cordelette rouge (ou un brin de laine)

  • une chandelle rose

  • de l'encens de cerise

Rituel :

Ramassez autant de noyaux de cerises que l'age que vous avez. Dans un premier temps, faites un trou au milieu de chacun d'eux. Mettez-les de côté jusqu'à la nouvelle lune. Au moment de celle-ci, à la lueur d'une chandelle rose et en faisant brûler de l'encens de cerise, enfilez vos noyaux sur une corde rouge ou rose, et nouez celle-ci autour de votre genou gauche. Dorez avec cette corde autour du genou pendant 14 nuits consécutives et enlevez-la chaque matin pour la placer sous votre oreiller.

Dans les 30 jours qui suivent ce rituel, vous devriez trouver un conjoint.

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; la fleur du Cerisier raconte la sienne dans un conte venu du Japon et intitulé tout naturellement "Le conte du Sakura" :


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Littérature :


Cerisier

Te voici devenu, Comme ce fut rêvé,

Rien que cette blancheur Effrayant l'horizon,

Rien que la fiancée Préparée pour les noces.

Qui te prendra ? Qui doit venir ?

Eugène Guillevic









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Le Cerisier


Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c'est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles.

Cette fois, il s'agissait d'un cerisier ; non pas d'un cerisier en fleurs, qui nous parle un langage limpide ; mais d'un cerisier chargé de fruits, aperçu un soir de juin, de l'autre côté d'un grand champ de blé. C'était une fois de plus comme si quelqu'un était apparu là-bas et vous parlait, mais sans vous parler, sans vous faire aucun signe ; quelqu'un, ou plutôt quelque chose, et une « chose belle » certes ; mais, alors que, s'il s'était agi d'une figure humaine, d'une promeneuse, à ma joie se fussent mêlés du trouble et le besoin, bientôt, de courir à elle, de la rejoindre, d'abord incapable de parler, et pas seulement pour avoir trop couru, puis de l'écouter, de répondre, de la prendre au filet de mes paroles ou de me prendre à celui des siennes - et eût commencé, avec un peu de chance, une tout autre histoire, dans un mélange, plus ou moins stable, de lumière et d'ombre, alors qu'une nouvelle histoire d'amour eût commencé là comme un nouveau ruisseau né d'une source neuve, au printemps pour ce cerisier, je n'éprouvais nul désir de le rejoindre, de le conquérir, de le posséder ; ou plutôt : c'était fait, j’avais été rejoint, conquis, je n'avais absolument rien à attendre, à demander de plus ; il s'agissait d'une autre espèce d'histoire, de rencontre, de parole. Plus difficile encore à saisir.

Le sûr, c'est que ce même cerisier, extrait, abstrait de son lieu, ne m'aurait pas dit grand-chose, pas la même chose en tout cas. Non plus si Je l'avais surpris à un autre moment du jour. Peut-être aussi serait-il resté muet, si j'avais voulu le chercher, l'interroger. [...]

J'essaie de me rappeler de mon mieux, et d'abord, que c'était le soir, assez tard même, longtemps après le coucher du soleil, à cette heure où la lumière se prolonge au-delà de ce qu'on espérait, avant que l'obscurité ne l'emporte définitivement, ce qui est de toute manière une grâce ; parce qu'un délai est accordé, une séparation retardée, un sourd déchirement atténué - comme quand, il y a longtemps de cela, quelqu'un apportait une lampe à votre chevet pour éloigner les fantômes. C'est aussi une heure où cette lumière survivante, son foyer n'étant plus visible, semble émaner de l'intérieur des choses et monter du sol ; et, ce soir-là, du chemin de terre que nous suivions ou plutôt du champ de blé déjà haut mais encore de couleur verte, presque métallique, de sorte qu'on pensait un instant à une lame, comme s'il ressemblait à la faux qui allait le trancher.

Il se produisait donc une espèce de métamorphose : ce sol qui devenait de la lumière ; ce blé qui évoquait l'acier. En même temps, c'était comme si les contraires se rapprochaient, se fondaient, dans ce moment, lui-même, de transition du jour à la nuit où la lune, telle une vestale, allait venir relayer le soleil athlétique. Ainsi nous trouvions-nous reconduits, non pas d'une poigne autoritaire ou par le fouet de la foudre, mais sous une pression presque imperceptible et tendre comme une caresse, très loin en arrière dans le temps, et tout au fond de nous, vers cet âge imaginaire où le plus proche et le plus lointain étaient encore liés, de sorte que le monde offrait les apparences rassurantes d'une maison ou même, quelquefois, d'un temple, et la vie celles d'une musique. Je crois que c'était le reflet très affaibli de cela qui me parvenait encore, comme nous parvient cette lumière si vieille que les astronomes l'ont appelée «fossile». Nous marchions dans une grande maison aux portes ouvertes, qu'une lampe invisible éclairait sourdement; le ciel était comme une paroi de verre vibrant à peine au passage de l'air rafraîchi. Les chemins étaient ceux d'une maison; l'herbe et la faux ne faisaient plus qu'un; le silence était moins rompu qu'agrandi par l'aboi d'un chien et les derniers faibles cris des oiseaux. Un vantail plaqué d'une mince couche d'argent avait tourné vers nous son miroitement. C'est alors, c'est là qu'était apparu, relativement loin, de l'autre côté, à la lisière du champ, parmi d'autres arbres de plus en plus sombres et qui seraient bientôt plus noirs que la nuit abritant leur sommeil de feuilles et d' oiseaux, ce grand cerisier chargé de cerises. Ses fruits étaient comme une longue grappe de rouge, une coulée de rouge, dans du vert sombre; des fruits dans un berceau ou une corbeille de feuilles; du rouge dans du vert, à l'heure du glissement des choses les unes dans les autres, à l'heure d'une lente et silencieuse apparence de métamorphose, à l'heure de l'apparition, presque, d'un autre monde. L'heure où quelque chose semble tourner comme une porte sur ses gonds. [...]


Philippe Jaccottet, "Le Cerisier" in Cahier de verdure, Gallimard, 1990.

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Dans le roman policier Nymphéas noirs (Éditions Presses de la Cité, 2010), Michel Bussi construit une intrigue mêlée d'histoire de l'art qui se passe à Giverny. Mais les descriptions ne concernent pas que les nymphéas mondialement célèbres :


Je me retourne, enfin. Dans la cour du moulin, le grand cerisier perd ses dernières fleurs. C'est un cerisier centenaire, à ce qu'il paraît. On dit qu'il aurait connu Monet ! Cela plaît beaucoup, à Giverny, les cerisiers. Le long du parking du musée d'Art américain, qui depuis un an est devenu le musée des Impressionnismes, ils en ont planté toute une série. Des cerisiers japonais, d'après ce que j'ai entendu. Ils sont plus petits, comme des arbres nains. Je trouve cela un peu bizarre, ces nouveaux arbres exotiques, comme s'il n'y en avait pas déjà assez dans le village. Mais que voulez-vous, c'est comme cela. Il paraît que les touristes américains adorent le rose des fleurs de cerisier au printemps. Si on me demandait mon avis, je dirais que la terre du parking et les voitures recouvertes de pétales roses, je trouve que cela fait, disons, un peu trop Barbie. Mais on ne me le demande pas, mon avis."

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Dans son ouvrage poétique La Grande Vie (Éditions Gallimard, 2014) Christian Bobin évoque très souvent la nature et sa beauté sacrée. Ici, les cerisiers :


Les fleurs du vieux cerisier jacassaient. Je rêvais de les emballer dans cette lettre et de vous les tendre en vous disant : tenez, voici un bouquet de l'éternel, des coups de sang dans le crâne en bois de Dieu, une incarnation de la lumière.


Planté dessous le cerisier aux bras maigres je contemplais le secret de sa joie. Certaines fleurs étaient serrées sur leur naissance. Des petits parachutes blancs pliés. D'autres étaient déjà écloses. Toutes surgissaient du bois noir des branches comme des enfants qui se précipitent vers leur mère-lumière après une trop longue mort.


Certains jours le printemps bégayait, il faisait froid. Je me posais ces questions qu'on se pose quand on vient d'abandonner quelqu'un sous la terre au cimetière : est-ce que la pluie les décourage ? Est-ce que le froid les empêche de dormir ? Je crois que tout souffre dans cette vie. Ne soyez pas trop effrayé par cette phrase, je pourrais aussi bien dire, et ce serait aussi vrai : tout se réjouit dans cette vie.


Campé comme un idiot sous le vieux cerisier, regardant la pluie suspendue des fleurs en extase, admirant leurs têtes hilares de sacrifiées, je reçois une leçon de courage.


Le papillon monte au ciel en titubant comme un ivrogne. C'est la bonne façon.


Si je pouvais, je prendrais mes livres et je les secouerais par la fenêtre comme de vieux tapis : trop de poussière, trop de mots.


La floraison des cerisiers ne dure pas. L'essentiel on l'attrape en une seconde. Le reste est inutile.

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