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  • Anne

Le Cauri





Étymologie :

  • CAURI(S),(CAURI, CAURIS), subst. masc.

Étymol. et Hist. 1615 caury « petite coquille servant de monnaie dans l'Inde et au Sénégal » mot étr. cité (F. Pyrard de Laval, Disc. des Voy. des François aux Indes Or., t. 1, p. 713 cité par R. Arveiller ds Fr. mod., t. 17, p. 133) ; 1666 couris mot fr. (Rapport des Indes Or., p. 11 ds Thévenot, Rel. de div. Voy. cur., t. III ds König, p. 62) ; 1731 cauris (R. P. Labat, Voy. du Chev. des Marchais en Guinée, Isles Voisines et la Cayenne, fait en 1725, 1726 et 1727, t. I, p. 26, ibid.). Empr., en raison de la localisation géogr., au tamoul Kauri « id. » plutôt qu'à l'hindoustani (v. FEW t. 20, p. 101 et König, pp. 61-62).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Symbolisme :


Selon Mircea Eliade, auteur de Images et symboles (Éditions Gallimard 1952, renouvelé en 1980) :


"Des cauris ont été trouvés jusque dans les stations préhistoriques de Pu-Chao." comme d'autres coquillages utilisés dans les rites funéraires.

D'après D. Champault, auteur d'un article intitulé "Un collier d'enfant du Sahara algéro-marocain" paru dans le Journal de la Société des Africanistes, 1956, tome 26. pp. 197-209 :


Les cauris isolés, tiagmuš (pluriel : tiagmušiú), sont au nombre de quatre dans un collier de fille, de cinq dans un collier de garçon. Ces cauris ont déjà été utilisés cousus, ce qui explique la disparition de toute leur partie dorsale. Lorsque l'on dispose de cauris entiers, on ne leur fait, pour les placer dans les colliers, qu'une perforation dans la partie supérieure. Préparée par frottement sur une pierre gréseuse, cette perforation est finalement pratiquée à l'aide d'un poinçon en métal. Seules les femmes et les jeunes filles pubères préparent les cauris (1).

A Tabelbala , le cauri est sans doute apprécié et employé en raison de sa blancheur, de son éclat et de son origine marine. Cela ne l'empêche pas d'être considéré tout normalement comme représentation sexuelle féminine. Il possède même pour chacun de ses parties une terminologie précise qui n'est, en majorité, autre que celle utilisée dans les conversations libres sinon libertines, entre femmes, ou entre célibataires masculins, pour parler du sexe féminin :

— face ventrale : en koyd « sa fente, sa déchirure ».

— labre : en ideysen « ses lèvres ».

— extrémité antérieure : tiagmuš n-bini « cœur du cauri ».

— extrémité postérieure : tiagmuš n-lazem « anus du cauri ».

— face dorsale : deux dénominations :

  • en gungu aten « ventre plein ».

  • emgereb : «chamelle dont l'état gravide est assez avancé».

Ce deuxième terme est surtout employé par ceux des Belbala qui ont le plus de contacts avec les R'gibat.

— denticules, tantôt appelés : serrât keddayu, « petites raies ». ; tiymassen, « dents » ; eynši n-imen, « sexe de chienne » (2).

Une formule souvent prononcée à propos des cauris montre bien l'importance de leur intervention : « Que le mauvais œil, entré par les lèvres (du cauri), ne puisse sortir et reste sec » (3). Sans doute cette formule peut-elle sembler assez peu justifiée en présence de cauris appliqués sur un support de cuir ou d'étoffe. Dans ce cas en effet, leur partie dorsale a été usée jusqu'à devenir largement béante pour permettre la couture. Il peut paraître difficile qu'un objet à double issue puisse être considéré comme une sorte de piège. Quoiqu'il en soit, rappelons que lorsque les Belbala disposent de cauris intacts, ils se gardent, en les utilisant en grains d'enfilage, d'user leur partie dorsale, ce qui pourtant permettrait tout aussi bien le passage du support: ils se contentent de ne faire qu'une petite perforation près de l'extrémité antérieure.

Hamuysa (4), le pendentif aux cinq cauris disposés verticalement , par groupes superposés de trois et de deux, est reconnu dans le pays comme une représentation de la main. A celui des cauris, s'ajoute donc le symbolisme actif de la main. Dans l'oasis, le classique « hamsa fi l'aynik » n'est pas usité. A sa place, l'interjection plus directe : « ndey dfun », « sois percé», parfois accompagné d'un geste de menace de la main rappelle que les cinq doigts ne sont qu'une emphatisation de l'index (5). Tout ce qui est pointu peut être utilisé pour blesser, même à distance, le mauvais œil. La main a d'autres aspects magiques, mais, à ce point de vue particulier, elle apparaît comme une arme singulièrement redoutable.

Contraindre le mauvais œil à se détourner des objets indécents qu'on lui présente est un des buts qui peuvent justifier l'utilisation des cauris.


Notes :

1) : Voyant des femmes préparer des cauris en grand nombre pour un ornement abdominal, un homme prétendit devant moi connaître un moyen de perforation beaucoup plus efficace. Il sortit de sa sacoche une petite lime. Mais, sous les lazzi obscènes de l'assistance, il dû battre en retraite, et laisser aux femmes un travail rigoureusement féminin.

2) : Doit-on établir ici un rapport avec la croyance aux vagins dentés ?

3) : « ndey то ftu ebhuru nd'ideysen esbihina ebhenu, ebqir »

4) : Hamuysa n'est pas un élément spécial aux colliers d'enfant, les femmes et les jeunes filles le portent également.

5) : En arabe même, le mot sababa (index) est tiré de la racine : sbb (percer).

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D'après le Dictionnaire des symboles (1ère édition 1969 ; édition revue et corrigée, Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"La forme du cauri, plus encore que celle de tout autre coquillage, évoque le sexe féminin. D'où sa symbolique, associant les idées de fécondité, de richesse, de bonheur. Depuis la Malaisie, dont il est originaire, le cauri fut pendant des siècles l'objet d'un commerce très actif, en Extrême-Orient d'abord, en Afrique noire ensuite, où il fut largement utilisé comme monnaie. Mais l'art, la magie propitiatoire et de multiples modes s'en sont inspirés, principalement en Afrique, où il continue d'être utilisé à la fois comme un ornement corporel et un talisman porte-bonheur.

Son usage dans l'art ne connaît pas de limites : masques, parures de danses, colliers, coiffures sont ornés de cauris... Comme l'argent, il réveille toutes les passions."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


Les cauris, variété de coquillages du groupe des porcelaines, ont la forme évoque le sexe féminin, symbolisent la fécondité, la richesse, le bonheur. En Afrique notamment, le cauri est une amulette précieuse ; dans les pays du Maghreb, il protège du mauvais oeil et procure la fertilité.

Selon Sophie Ékoué, auteure de Sagesses d'Afrique (Hachette, 2016),


"Sur le plan symbolique, les cauris sont fréquemment mis en relation avec le féminin. Leur forme étant associée à celle du sexe féminin, les cauris peuvent être utilisés lors de rites de fécondité."

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Divination :


Lire l'article de Corinne Deriot, paru dans Afrique Passion, n°2 du printemps 1999 : "Les cauris, art divinatoire au Sénégal".

Dans Sagesses d'Afrique (Hachette, 2016) de Sophie Ékoué, on découvre que :


"Les cauris [sont] une pratique profane qui dit l'avenir.

La divination par les cauris, qui sont de petits coquillages, est une forme de géomancie pratiquée depuis longtemps en Afrique, en Inde, à Cuba et au Brésil. Au Sénégal, les cauris font même quasiment partie de la vie quotidienne. On va se faire tirer les cauris comme on lit un journal. Les devins qui lisent les cauris donnent des prédictions sur l'avenir et indiquent comment le questionneur devrait faire face aux événements.


La séance de jeté de cauris

Comme dans les tirages de cartes, celui qui pose la question doit d'abord mélanger les coquillages et formuler clairement sa demande. Passant les coquillages d'une main à l'autre, il leur soufflera dessus, alors qu'ils seront bien cachés dans sa main droite, avant de les jeter dans l'espace déterminé à l'avance. C'est là que le devin procédera à l'interprétation des figures formées par les coquillages.

Selon les cultures, on utilise entre 12 et une centaine de cauris. D'un côté, les coquillages sont bombés, de l'autre côté une fente se dessine ; c'est son côté féminin, ouvert. Les lectures les plus simples des cauris indiquent qu'une majorité de cauris du côté féminin amènent une réponse positive à la question ; à l'inverse, une majorité de cauris montrant leur côté bombé signifie une réponse négative. Mais bien sûr, les grands devins ne se contente pas de cette lecture ; ils regardent la figure formée par les coquillages, les positions des uns par rapport aux autres pour les interpréter.

Les grains de café possèdent les mêmes particularités - côté bombé d'un côté, fente de l'autre - que les cauris et peuvent tout à fait les remplacer pour un tirage !"

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