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  • Anne

La Violette




Étymologie :

  • VIOLETTE, subst. fém.

Étymol. et Hist. A. 1. 1re moit. xiie s. « fleur [au sens global pouvant désigner la plante entière] dont une variété, très parfumée, a la couleur qu'on obtient par le mélange de blanc, de bleu et de rouge » (Lapidaire de Marbode, éd. P. Studer et J. Evans, Anglo-norman Lapidaries, 383, p. 43) ; 2. ca 1610 sentir la violette (Beroalde de Verville, Le Moyen de parvenir, éd. fac-sim. par H. Moreau et A. Tournon, p. 254) ; 3. 1690 bois de violette « bois d'aspect violet (palissandre) » (Fur.) ; 1874 yeux de violette (Banville, Exilés, p. 35). B. 1542 « giroflée » (Gesner, Catalogus plantarum latine graece germanice et gallice, f°52 vo). C. 1762 plur. « couleurs du visage résultant d'une atteinte mortelle » (Rousseau, Le Lévite d'Ephraïm ds Œuvres compl., La Pléiade, t. 2, p. 1215). D. 1822 couleur violette de Parme (Obs. modes, t. 3, p. 148) ; 1829 en appos. à valeur d'adj. violette des bois (J. dames et modes, p. 475). E. 1839 « personne humble, modeste ou timide » (Balzac, loc. cit.). F. 1928 violettes « gratifications » (Lacassagne, Arg. « milieu », p. 205) ; 1953 violette « id. » (Simonin, Touchez pas au grisbi, p. 242). Dér. de l'a. fr. viole désignant cette fleur (dep. fin xie s., judéo-fr., Raschi, Gl., éd. A. Darmesteter et D. S. Blondheim, t. 1, 1060, p. 146) et issu du lat. viola désignant différentes plantes dont la violette (lat. viola purpurea, lat. bot. de Linné viola odorata) et certaines variétés de giroflées (v. André Bot.) ; suff. -ette (-et*).


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.




Botanique :

Lire la fiche Tela Botanica.

Selon Stefano Mancuso et Alessandra Viola, auteurs de L'Intelligence des plantes (édition originale 2013 ; Traduction française Albin Michel, 2018),


"Au début de l'année 2012, une étude a été publiée à propos d'une plante capable de chasser des vers dans le sol au moyen de pièges très particuliers. Il s'agit d'une variété de violette qui pousse sur les terrains arides et pauvres du Cerrado brésilien ; elle a mis au point des feuilles souterraines à même de capturer et de digérer les nématodes, de petits vers très répandus dans la région qu'elle prend au piège d'une surface collante et dont elle fait ensuite le précieux complément d'un régime par ailleurs plutôt pauvre en azote. Il s'ait là d'une découverte assez importante : c'est la première fois que l'on observe une technique végétale de chasse souterraine, et l'on peut imaginer qu'elle ait été adoptée aussi par d'autres espèces caractéristiques des sols trop pauvres."

Attention, water violet en anglais (Fleurs de Bach) concerne l'hottonie des marais, aussi appelée millefeuille aquatique ou millefeuille d'eau qui n'a rien à voir avec la violette.

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Symbolisme :


Le nom de cette fleur renvoie automatiquement au symbolisme de la couleur qu'elle manifeste, à savoir le violet.

D'après Ted Andrews, dans Le Monde enchanteur des Fées (1993, 2006),


"La violette est la fleur de la simplicité de la modestie, deux qualités indispensables pour communier avec les fées et les elfes. La violette est sacrée pour toutes les fées, notamment pour la reine des fées. Si vous cueillez la première violette du printemps, vous convierez les êtres féeriques à vous prêter chance et assistance pour la réalisation d'un souhait au cours de l'année à venir. La fée de la violette nous apprend à saisir quelle relation nous entretenons au sein d'un groupe. Elle éveille la sensibilité psychique et se manifeste souvent par les rêves."

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Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani, on apprend que :


La violette étant une fleur funéraire - Proserpine en cueillait lorsqu'elle fut envoyée aux Enfers -, en offrir un jour de fête "fera verser beaucoup de larmes". Dans certaines campagnes anglaises, la violette est maléfique (comme d'ailleurs la plupart des fleurs des champs) et ne doit être offerte qu'en bouquet, car une seule violette dans une maison fera mourir les jeunes poulets et les canards. On dit également que la floraison des violettes en automne annonce un décès.

Toutefois, cette plante, qui est par ailleurs symbole de modestie, sert de philtre d'amour en Belgique : pour se faire aimer, un homme doit uriner, neuf vendredis de suite, sur des violettes, déposer sur les fleurs trois gouttes de sang et trois larmes, puis envoyer le tout à la femme désirée.

Le parfum des racines de violette donne le don de divination ; rêver de violettes est d'excellent augure.

Pour connaître le sort d'un blessé, il faut lui attacher une violette à l'index : s'il s'endort, il survivra mais, s'il reste éveillé, le pire est à redouter (Angleterre).

Manger la première violette du printemps protège des maladies ; on dit parfois, comme dans le Cher, qu'il faut l'avaler sans la mâcher et en levant les yeux au ciel. Porter une couronne de violettes fait passer la migraine. La tisane de fleurs cueillies au mois de février, et ce mois seulement, a de grands pouvoirs contre la fièvre, "superstition qui a pour cause la ressemblance entre février et fièvre" (Deux-Sèvres). Selon une tradition du Val d'Aoste (Italie), "une feuille de violette, glissée dans un pansement, accélère la cicatrisation de la plaie et empêche les bourgnabous (asticots) de s'y installer".

Dans les environs de Dinan, on explique l'apparition d'une violette blanche par le fait que la Vierge l'a touchée de son manteau. Une fille ne doit jamais toucher cette fleur "sainte" avant d'être mariés, dit-on dans la Vienne.

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Selon Des Mots et des fleurs, Secrets du langage des fleurs de Zeineb Bauer (Éditions Flammarion, 2000) :


"Mot-clef : La Modestie ; La Pudeur.


Savez-vous ? : Déjà dans l'Antiquité, les Grecs se parfumaient avec son essence et parsemaient la couche des nouveaux mariés de fleurs de violettes en hommage à leur vertu. Au Moyen Âge, à l'apparition des premières violettes de l'année, les villageois organisaient des fêtes dansantes qui duraient toute la nuit. La culture industrielle de cette fleur est née au XVIIIe siècle en France. Elle devint à la même époque l'emblème de la ville de Toulouse. La violette est l'emblème du ralliement des monarchistes français. Élue par Napoléon Bonaparte, il en fit la fleur la plus prisée du Premier Empire après avoir reçu un modeste bouquet de son illustre maîtresse, Joséphine de Beauharnais.

Autrefois, dans les campagnes françaises, lors du décès d'une jeune fille, on déposait sur son cercueil une gerbe ou une couronne de violettes en hommage à son innocence et à sa pureté. Fleur de la Belle Epoque, la violette était à l'honneur en parfum et en bouquet piqué dans les chapeaux et les corsages.


Usages : En plus de ses vertus officinales, de son essence utilisée en parfumerie, les pétales de violettes se dégustent encore aujourd'hui confits ou glacés, comme les marrons.


Légendes : La légende grecque raconte que lorsque Io , amante de Zeus, fut transformée en génisse, les prés se couvrirent de violettes pour l'honorer, la nourrir et la parfumer. Les Romains appelaient le jour des morts "le jour des violettes". Ils déposaient sur les tombes de leurs proches des couronnes de cette fleur.


Message : Je pense à vous secrètement."

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D'après Nicole Parrot, auteure de Le Langage des fleurs (Éditions Flammarion, 2000) :


"La violette a deux visages. Elle est à la fois ange céleste et jolie petite sorcière. Les yeux baissés, elle vante sa modestie et jour la pudeur. Dans la Grèce antique, à Athènes, on en jonchait la chambre des jeunes épousés, en hommage à leur vertu. Mais elle ne trompe pas ceux qui la reçoivent ou qui l'offrent. Ils connaissent ses vertiges et aiment y céder. Ils savent que, dans le sillage de son parfum pénétrant, la petite fleur peut vous faire entrer dans des univers surnaturels. Elle "en tapisse les parois" disent ceux qui on fait l'excursion.

Paradoxalement, les Romains prêtaient à cette diablesse le pouvoir de dissiper l'ivresse. Aussi, les veilles d'orgie, leur fleuriste était-elle débordée de commandes de couronnes de violettes. Aujourd'hui, les violettes font partie de ces petits cadeaux que l'on offre sans raison et, souvent, que l'on s'offre à soi-même.

Qu'importe, la violette a plus d'un tour dans son sac et parfois, comme dans la comédie de George Bernard Shaw, My Fair Lady, la bouquetière qui la vend peut changer le cours de votre vie. Surtout si elle a le visage d'Audrey Hepburn. Alors vous chanterez : "L'amour est un bouquet de violettes".

Ou vous vous envolerez sur une valse de jean Anouilh mise en musique par Georges Van Parys, La Complainte de la petite marchande des rues :

"Deux sous d'violettes,

Pour deux ronds, ça sent bon

Et ça monte à la tête

Deux sous de violettes-è-ttes (bis)".

Mot-clef : "Vertiges imprévus"

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Eric Pier Sperandio, auteur du Grimoire des herbes et potions magiques, Rituels, incantations et invocations (Editions Québec-Livres, 2013), présente ainsi la Violette (Viola odorata) : "C'est une petite plante herbacée à fleurs violettes ou blanches à cinq pétales.


Propriétés médicinales : On se sert principalement de cette plante pour traiter les problèmes respiratoire. Une tisane des feuilles et de fleurs est idéale pour soulager une gorge douloureuse, alors qu'une décoction de ses racines est un excellent expectorant. Dans un sirop, elle aide à clamer la toux et libère les sécrétions.


Genre : Féminin


Déités : Vénus


Propriétés magiques : Amour ; Protection ; Santé


Applications :

SORTILÈGES ET SUPERSTITIONS

  • Faîtes brûler l'encens de violette pour accroître votre chance.

  • En faisant brûler de l'encens, exprimez un souhait : il se réalisera.

  • Gardez sur vous, dans une petite pellicule plastique, une fleur séchée : elle vous assurera la chance.

RITUEL POUR CHASSER LA FATIGUE


Ce dont vous avez besoin :

  • une chandelle blanche

  • de l'encens de violette

Rituel :

Allumez la chandelle et faîtes brûler l'encens en levant les bras vers le ciel et en disant :


Anges et archanges, je vous appelle à mon secours

La fatigue me gagne et je ne peux plus rien accomplir

Aidez-moi à remplir ma mission car je suis sans recours

Je veux continuer et accomplir ce qui me reste à finir.


Prenez quelques instants pour sentir l'énergie vous envahir."

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Dans Vert, Histoire d'une couleur (Éditions du Seuil, 2013), Michel Pastoureau nous apprend que :


"Tout verger est construit comme un espace symbolique, et [que] chaque plante qui s'y trouve possède sa signification propre. Celle des fleurs varie beaucoup selon les époques et les régions et prend en compte plusieurs particularités : la couleur, le parfum, le nombre de pétales, l'aspect des feuilles, les dimensions des unes et des autres, l'époque de la floraison, etc. Quelques idées peuvent néanmoins être dégagées pour le Moyen Âge central : Le lis est symbole de pureté et de chasteté, [...] la violette, d'humilité et d'obéissance..."

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Mythologie :


Dans Arbres filles et garçons fleurs, Métamorphoses érotiques dans les mythes grecs (Éditions du Seuil, février 2017) de Françoise Frontisi-Ducroux, on peut lire que :


"Attis est un doublet d'Adonis, si ce n'est que l'amour de Cybèle est chaste : elle se réserve le garçon à titre de serviteur de son temple. Elle lui fait jurer fidélité et chasteté. Attis promet, mais viole son serment en perdant sa virginité avec une nymphe des bois, naïade en même temps. Cybèle entre en rage, abat la nymphe et son arbre, et frappe de folie Attis, qui part errer dans les montagne et finalement s'émascule : "Ah ! que périssent les parties qui m'ont perdu", s'écrie-t-il "en tranchant le fardeau de ses aines". Cette pulsion castratrice semble héréditaire. Car sa mère, une nymphe du nom de Nana, avait conçu Attis, son merveilleux enfant, en mangeant les fruits d'un grenadier, lui-même issu des résidus de l'émasculation involontaire d'un androgyne monstrueux, nommé Agdistis... que Zeus en personne avait engendré pendant son sommeil en fécondant la Terre dont il était épris. Désir

incestueux si l'on considère que cette dernière, dite Magna Mater, qui est aussi Cybèle, est la mère de tous les dieux. Mais passons sur cette histoire compliquée qui comporte encore d'autres variantes. Attis devient non point un grenadier comme son végétal aïeul, mais un pin, tandis que son sexe coupé, soigneusement enveloppé et enterré par la déesse, donne naissance à la violette. C'est le rhéteur latin Arnobe, converti au christianisme, qui le dit. Ses intentions sont malveillantes, car il veut mettre en lumière les folies indécentes des religions "païennes", mais cet érudit n'invente pas. Il se contente de rapporter. toujours est-il que Cybèle suspend des bouquets de violettes aux branches du pin. La dichotomie du destin d'Attis exprime la nature ambivalente du héros dès lors qu'il s'est castré... ou même avant, peut-être (on a entraperçu son arbre généalogique). Le poète Catulle parle de lui tantôt au masculin, tantôt au féminin : "Je suis femme, je fus jeune homme, éphèbe, enfant la fleur du gymnase, un athlète triomphant." (Ovide, Métamorphoses, X, 103 ; Fastes, IV, 221 s. ; Arnobe, Adversus Nationes, V, 5 ; Catulle, Pensées, 64 ; cf aussi Pausanias, Description de la Grèce, VII, 17, 9 s.).

Attis est aimé de Cybèle parce qu'il est encore un enfant, puer en latin, pais en grec, un tout jeune adolescent, en devenir certes, mais encore indéterminé. La déesse lui demande de rester à ce stade. Mais il devient homme en rencontrant la nymphe, et son châtiment le fait basculer dans l'état féminin. "Aucun duvet ne vient brunir ses joues de rose et sa voix est aiguë." (Nonnos, Dionysiaques, XXV, 311 s.). Car le manque de virilité est considéré comme féminité. Et la femme est pensée comme un homme manqué. C'est là une représentation très répandue. C'est, par exemple, celle d'Aristote, mais tous les médecins antiques ne la partagent pas. Devenu "femme", Attis est voué à devenir un arbre. Le nom du pin est de genre féminin. Mais la virilité dont il s'est séparé fait éclore une fleur (on se souvient qu'Aphrodite est née semblablement du sexe tranché d'Ouranos). Il rejoint ainsi la cohorte des garçons aimés d'une divinité et morts prématurément. La violette cependant ne porte pas, contrairement au narcisse, au crocus et à l'hyacinthe, un nom masculin. Elle est grammaticalement féminine en latin, viola, et neutre en grec, ion. Neutre, c'est-à-dire ne-utrum, ni l'un ni l'autre. Cette neutralité dit, bien mieux qu'une féminité factice, le statut d'Attis, partagé entre l'arbre et la fleur.

A l'instar d'Attis, les prêtres de Cybèle, depuis Hiéropolis, en Phénicie, jusqu'à Rome, se castrent lors de rituels spectaculaires et violents. Plus tard l'opéra de Lulli fera chanter le héros, devenu Atys, en une version très édulcorée due au poète Quinault. (Note : Cet "opéra du roi" fut ressenti comme faisant allusion au Roi-Soleil, partagé entre la reine et Madame de Maintenon. Il va de soi que la castration a été évacuée de la tragédie.)."

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Contes et légendes :


Dans la collection de contes et légendes du monde entier collectés par les éditions Gründ, il y a un volume consacré exclusivement aux fleurs qui s'intitule en français Les plus belles légendes de fleurs (1992 tant pour l'édition originale que pour l'édition française). Le texte original est de Vratislav St'ovicek et l'adaptation française de Dagmar Doppia. L'ouvrage est conçu comme une réunion de fleurs qui se racontent les unes après les autres leur histoire ; la Violette raconte la sienne dans un conte venu de Pologne et intitulé "Le Prince jardinier et la jeune fille de glace".


[...] A la fin de la danse, Sa Majesté la Rose tapa dans ses menottes pour faire silence et, de sa voix claire, parla ainsi :

"Soyez les bienvenus, mes chers invités,. Je vous souhaite de passer de nombreuses journées et de nombreuses nuits inoubliables à notre grand bal des fleurs. Cependant, je voudrais exprimer un souhait bien modeste. J'aimerais me régaler, au milieu de la danse et des festivités, en écoutant des contes du monde entier. A la fin du bal, nous déciderons ensemble lequel d'entre eux était le plus beau. Qui veut commencer ?"

Les fleurs se regardèrent, interdites, mais aucune ne se sentait le courage de commencer. Une petite princesse portant une couronne violette sur la tête, dans sa hâte de se cacher dans un coin écarté, perdit son escarpin de satin. Lorsque, bon gré mal gré, elle revint le rechercher, la reine l'apostropha en souriant :

"Princesse Violette, petite fleur préférée de la mélancolique impératrice Marie-Louise, que crains-tu donc ? Fleur secrète qui reviens chaque printemps, n'as-tu rien à nous dire ? On m'a rapporté que tu es née d'une larme humble qu'Adam aurait versée, que tu es un secret messager d'amour et bien d'autres histoires encore que les hommes racontent à ton sujet. Allons, ne sois pas timide", insistait la reine.

Confuse devant tant d'éloges, la princesse Violette baissa la tête, mais la reine l'ayant embrassée affectueusement, elle rassembla tout son courage et se mit tout doucement à raconter. Voici son histoire :


"Dans les temps anciens vivait un roi qui avait trois fils. La force et la bravoure des deux aînés étaient sans égales mais on murmurait dans le palais, à propos du cadet, que les bonnes fées s'étaient probablement assoupies au-dessus de son berceau. Faible, renfermé, il n'était pas ami des longs discours. Il passait le plus clair de son temps dans le jardin du roi à arroser les fleurs, le sourire aux lèvres, et à écouter les oiseaux chanter, pendant de longues heures. Les gens le surnommèrent le prince Jardinier et ce sobriquet lui resta.

Un jour, le roi convoqua ses fils et leur dit : "Je suis vieux et fatigué. Il semble que je m'en irai bientôt rejoindre votre défunte mère. Je voudrais donc que vous vous trouviez enfin une fiancée. Tout en haut de la Tour noire, il y a une salle où vous trouverez les statues des plus belles jeunes filles que l’œil humain ait jamais contemplées. Choisissez, parmi elles, celles qui seront les plus chères à votre cœur. Celui qui fera le meilleur choix me succédera sur le trône et deviendra le roi de ce pays."

Obéissants, les fils prirent des mains de leur père une clé en or qui ouvrait la porte de la Tour noire, puis se mirent à gravir un escalier en colimaçon qui semblait sans fin. Au bout d'un long moment, ils arrivèrent enfin dans une salle somptueuse. La voûte étoilée du firmament formait le plafond, un gazon aux fleurs merveilleuses s'étendait sous leurs pieds en guise de tapis. Partout où ils regardaient, se dressaient des statues de jeunes filles, si belles que les jeunes hommes en furent ébahis. Elles étaient toutes fondues en or et en argent pur, des diadèmes royaux en perles et en diamants ceignaient leurs fronts gracieux. Les jeunes hommes, émerveillés par tant de beauté, passaient d'une statue à l'autre, incapables de choisir la jeune fille qui leur paraissait la plus belle.

Enfin, le prince Jardinier découvrit, dans un coin reculé, une silhouette isolée, dissimulée de la tête aux pieds sous un drap noir. Lorsque les jeunes hommes, intrigués, arrachèrent le drap, ils restèrent muets de saisissement. Une jeune fille d'une beauté indescriptible, sculptée dans la glace, se dressait devant eux. Une somptueuse couronne de flocons de neige illuminait son jeune visage affligé dont les yeux glacés au regard tendre versaient de vraies larmes.

Le frère aîné se ressaisit le premier :

" Je choisis celle-ci pour femme, et pas une autre", s'écria-t-il. Celui d'entre vous qui voudrait m'en empêcher serait bien mal avisé."

Furieux, le frère aîné dégaina son épée. "Tu n'as pas plus de doit sur elle que moi. Cède ou il te faudra te battre avec moi ! " Sans l'intervention du prince Jardinier, les deux frères en colère auraient certainement fini par se battre. "Mes frères, dit-il avec un sourire timide, ne nous disputons pas. C'est à elle seule que revient le doit de choisir. Nous partirons l'u après l'autre à la recherche de cette belle jeune fille. Elle appartiendra pour toujours à celui qui saura conquérir son cœur. Toi, cher frère, fit-il en s'adressant au plus âgé des princes, tu as été le premier de nous trois à voir la lumière du jour. Il t'appartient donc de partir d'abord." Les deux frères aînés eurent honte de leur colère et acceptèrent aussitôt cette proposition. Lorsqu'ils firent part au roi de leur décision, le vieil homme s'affligea :

" Vous avez mal choisi, mes fils. Au-delà des neuf montagnes, au-delà des neuf fleuves, se trouve un palais de glace. C'est là que vous trouverez votre élue, la princesse du Pays de l’Éternel Printemps. Le seigneur du royaume de glace la transformée en statue de glace, car elle avait refusé de devenir sa femme. Sel celui qui déposera à ses pieds le présent le plus précieux au monde pourra briser ce charme et la faire revenir à la vie. S'il échoue, cependant, il sera lui-même transformé en bloc de glace. De nombreux princes courageux sont partis tenter leur chance, mais aucun d'entre eux encore n'est revenu du palais de glace."

Les paroles du roi ne découragèrent pas le frère aîné. Sans tarder, il convoqua au château les meilleurs joailliers et orfèvres, et leur ordonna de ciseler une rose en or pur. Lorsque les artisans eurent achevé leur ouvrage, tous furent saisis d'étonnement. Les pétales de la rose étaient si fins qu'ils frémissaient sous le souffle humain. un papillon d'émeraude agirait ses ailes aériennes dans le cœur de la fleur, un rossignol en argent voletait tout autour. le vieux roi fut satisfait.

" Ton présent te portera peut-être chance, mon fils. De ma vie, je n'ai rien vu de plus précieux ", dit-il en conduisant le prince devant trois coffrets. Le premier était en or, le second en argent, le troisième en simple bois de chêne.

" Ouvre le coffret de ton choix ", ordonna le roi. Sans hésiter, le prince souleva le couvercle du coffret en or et vit avec étonnement qu'il contenait un bonnet de bouffon, agrémenté de clochettes.

" Ce bonnet n'joutera rien à ta sagesse, soupira son père. Par contre, dès que tu le coifferas, tu te retrouveras dans l'endroit de ton choix. Mais avant de partir, plante ton épée dans la terre, car tu n'en auras pas besoin. Si elle se couvre de rouille, nous saurons qu'il t'est arrivé malheur."

Le jeune homme obéit aux instructions de son père. Dès qu'il coiffa le bonnet de bouffon, il disparut en un éclair.

Peu de temps après, un beau matin, le vieux roi trouva l'épée de son fils couverte de rouille. Les larmes aux yeux, il supplia son second fils de renoncer à son dessein de partir à son tour, mais en vain. Sans plus tarder, celui-ci convoqua au château les artistes les plus réputés du monde pour leur commander son portrait, entièrement exécuté en pierres précieuses. Lorsque les artistes eurent achevé leur oeuvre, les gens du château n'en crurent pas leurs yeux. Le portrait du prince était plus vrai que nature. LA chevelure en diamants flottait au vent, des paupières en albâtre s'ouvraient sur des yeux en perles. Les lèvres en rubis s'animaient en un sourire espiègle. Le vieux roi s'apaisa.

" Ton présent est plus beau encore que celui de ton frère aîné. Que Dieu t'aide à triompher ! "

A l'invitation de son père, le prince ouvrit le coffret en argent qui recelait des souliers de bateleur tissés en écorce d'arbre et agrémentés de grelots.

" Si tu chausses ces souliers, les pieds seront plus prompts que ta raison. Instantanément, ils te porteront où tu voudras, expliqua le roi, mais il serait plus avisé de ne pas trop se hâter". Le frère puîné n'eut cure de l'avertissement paternel. Comme son frère aîné, il planta son épée dans la terre à l'entrée d château, chaussa les souliers de bateleur et disparut. Un jour, le roi s'aperçut que son épée s'était couverte de rouille en une nuit. Accablé de chagrin, il fit part de sa découverte au prince Jardinier. Celui-ci ne se laissa pas non plus dissuader de faire le voyage.

" As-tu trouvé le présent le plus précieux pour ta fiancée ? " interrogea le roi. Le prince hocha la tête, insouciant :

" Je trouverai peut-être quelque chose en chemin ", répondit-il. Lorsqu'il ouvrit le coffret en chêne, il trouva au fond un bouquet de violettes séchées.

" Il ne me reste plus rien à t'offrir pour la route, soupira le roi. Ce que tu vois ici, ce sont les premières violettes que j'ai cueillies autrefois pour ta défunte mère, afin de lui déclarer mon amour. Depuis, je les garde en souvenir. "

Le prince Jardinier se réjouit dans son cœur. "Merci, père. Tu ne te doutes pas à quel point tu viens de m'aide. Maintenant, je sais quel est le présent le plus précieux au monde. "

Sur ces parles, il prit rapidement congé de son père et s'en alla au gré des routes. Il franchit neuf montagnes, traversa neuf fleuves sans arriver pour autant au terme de son voyage.

Un jour, il se trouva au pied d'un arbre merveilleux. Sa frondaison étincelait de fleurs d'or pur que des abeilles de diamants butinaient. Un oiseau bizarre était perché sur la plus haute des branches. Son plumage avait l'éclat aveuglant des rayons du soleil, un ruban couleur arc-en-ciel ornait son cou.

" Sois le bienvenu, prince, dit-il au jeune homme d'une voix humaine. Je sais où tes pas te conduisent. Je suis le gardien de l'Arbre de la Richesse. Tout voyageur qui arrive jusqu'ici peut demander à mon arbre ce dont il rêve au plus profond de lui. As-tu déjà défini ce qui est le plus précieux au monde ? "

Le prince Jardinier sourit.

" Je n'ai nul besoin de tes richesses, dit-il. En revanche, de modestes violettes fleurissent au pied de ton arbre étincelant. Permets-moi d'en cueillir un bouquet pour ma fiancée, le jeune fille de glace, car je sais que le présent le plus précieux au monde est celui que l'on offre par amour. "

" Ta décision est sage, prince ", approuva l'oiseau doré et, lorsque le prince <Jardinier eut fini de cueillir les violettes pour sa fiancée, il l'invita à s'accrocher à son ruban irisé. Il s'envola dans les airs et, bientôt, ils aperçurent en bas le palais de glace. Il tournait sur lui-même, au sommet d'une montagne de verre, ses tours lançant des éclairs aveuglants. " Tu es arrivé ", dit l'oiseau en déposant le prince dans la grande cour du château. Le prince Jardinier le remercia de tout son cœur. Il gravit l'escalier de glace et pénétra dans le palais. Immobile, la gracieuse princesse était assise sur un trône de flocons de neige. Autour d'elle se tenaient à genoux des princes et des chevaliers, transformés en statue de glace. Les frères du prince Jardinier étaient parmi eux. Des monceaux de présents de grande valeur étincelaient aux pieds de la princesse. Très ému, le jeune home s'agenouilla devant le trône, disposant le bouquet de violettes dans le giron de la jeune fille de glace.

"Accepte le modeste cadeau, princesse, que je te fais par amour."

A cet instant, le cœur de la jeune fille se mit à battre dans son corps translucide. Ses joues rosirent et un sourire se dessina sur son visage comme si elle se réveillait d'un profond sommeil. Toutes les statues de glace, revenant à la vie comme par enchantement, remercièrent chaleureusement le prince Jardinier. Les plus heureux furent cependant ses deux frères.

" Toi seul as su deviner quel était le présent le plus précieux au monde, déclara la princesse. Si tu le souhaites, je deviendrai ta femme. "

Le prince Jardinier, accompagné de sa fiancée, prit la tête d'un magnifique cortège pour retourner au château de son père. Le vieux roi reçut ses deux fils perdus à bras ouverts. Quant à son cadet, il lui prépara unenoce dont on se souvient aujourd'hui encore. Pendant trente jours et trente nuits, des convives burent à la santé et au bonheur du prince Jardinier et de sa belle épouse et, lorsque enfin, dans les cuisines, le marmiton mangea le dernier beignet, le prince Jardinier ouvrit en catimini le coffret de chêne pour y déposer, en souvenir, un petit bouquet de violettes séchées.

Ainsi s'achève le conte."

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Selon Véronique Barrau et Richard Ely, auteurs de Les Plantes des Fées et des autres esprits de la nature (Éditions Plume de Carotte, 2014),


"De nombreuses plantes doivent leur naissance ou une de leurs caractéristiques aux Belles Dames. Ainsi, dans les Hautes-Pyrénées, on prétend que les violettes de la vallée de la Barousse naissent sous le pas des Blanquettes. En Roumanie, la violette a pour origine une histoire bien triste. L'empereur venait d'accueillir en sa famille un nouveau-né, une magnifique petite fille. Comme de coutume, les fées du destin se penchèrent sur le berceau et quand elles aperçurent le poupon, devant une telle beauté, elles la dotèrent de l'amour des fleurs. La fille grandit, toujours attirée par les splendides couleurs des corolles s'ouvrant sur son passage, baignant dans les parfums suaves... Les fées, enchantées à leur tour de cette passion grandissant entre la princesse et les fleurs, décidèrent qu'elle serait ravie à l'âge de ses douze ans. Pour le couple impérial, cette annonce était une vraie catastrophe. Ils se dépêchèrent de mettre en place toute une série de stratagèmes afin d'éviter l'enlèvement. Hélas, le jour de ses douze ans, la princesse fut bel et bien emportée par les fées et transformées en ne magnifique violette.

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Littérature :


La Violette


S'offrant pour servir à la Guirlande de fleurs de Mademoiselle de Rambouillet qui lui a été faite sous le nom de Julie


Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe ;

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour :

Mais si sur votre front je me puis voir un jour,

La plus humble des fleurs sera la plus superbe.


Jean Desmarets de Saint-Sorlin, "La Violette" in La Guirlande de Julie, XVIIe siècle.

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Métamorphose de la Violette

L'humble et timide violette

Craint de montrer aux yeux du jour

L'infortune de son amour,

Depuis la faute qu'elle a faite.

Sans ajustement et sans fard,

Elle n'emprunte rien de l'art :

Son habit est simple et modeste,

Et son visage sans couleur,

Dans le repentir qui lui reste,

En fait un voile à sa douleur.

Père Le Moyne, "Métamorphose de la violette" in La Guirlande de Julie, XVIIe siècle.

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La Violette

Nec sum adeo informis !

À M. A. d. B.....

" Pourquoi faut-il qu'à tous les yeux " Le destin m'ait cachée au sein touffu de l'herbe, " Et qu'il m'ait refusé, de ma gloire envieux, " La majesté du lis superbe ?

" Ou que n'ai-je l'éclat vermeil " Que donne le printemps à la rose naissante, " Quand, dans un frais matin, les rayons du soleil " Ouvrent sa robe éblouissante ?

" Peut-être pourrais-je en ces lieux " Captiver les regards de la jeune bergère " Qui traverse ces bois, et, d'un pied gracieux, " Foule la mousse bocagère.

" Avant qu'on m'eût vu me flétrir, " Je me serais offerte à ses beaux doigts d'albâtre ; " Elle m'eût respirée, et j'eusse été mourir " Près de ce sein que j'idolâtre.

" Vain espoir ! on ne te voit pas ; " On te dédaigne, obscure et pâle violette ! " Ton parfum même est vil ; et ta fleur sans appas " Mourra dans ton humble retraite. "

Ainsi, dans son amour constant, Soupirait cette fleur, amante désolée ; Quand la bergère accourt, vole, et passe en chantant ; La fleur sous ses pas est foulée.

Son disque, à sa tige arraché, Se brise et se flétrit sous le pied qui l'outrage ; Il perd ses doux parfums, et languit desséché Sur la pelouse du bocage.

Mais il ne fut pas sans attrait Ce trépas apporté par la jeune bergère, Et l'on dit que la fleur s'applaudit en secret D'une mort si douce et si chère.


Charles-Julien Lioult de Chênedollé, "La Violette" in Études poétiques, 1822.

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La Violette


À Parme, à Parme on fait du bon jambon,

À Parme, à Parme où pousse la violette.

À Parme nous irons

Manger du bon jambon,

Respirer la violette,

À Parme, ohé ! la violette sent bon.


Robert Desnos, "La violette" in Chantefables et chantefleurs, 1952.

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