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  • Anne

L'Engoulevent



Étymologie :

  • ENGOULEVENT, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. 1292 nom propre Jehan Engoulevent (Liv. de la Taille de Paris, ap. Géraud, Paris sous Phil. Le Bel ds Gdf.) ; 2. 1640 (Oudin, Curiositez : Un angoulevent, ... un bon avalleur, un bon beuveur, par allusion d'engouler) ; 3. 1783 « oiseau » (Buffon, Hist. naturelle des oiseaux, VI, 512). Composé de la forme verbale engoule (engouler*) et de vent*.


Lire aussi la définition du nom qui permet d'ouvrir certaines pistes symboliques.




Croyances populaires :

Selon Ignace Mariétan, auteur d'un article intitulé "Légendes et erreurs se rapportant aux animaux" paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1940, n°58, pp. 27-62 :


Le nom d'Engoulevent « Caprimulgus » signifie qui trait les Chèvres, allusion sans doute à une très ancienne superstition.




Symbolisme :


Selon le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant,


"Chez les populations montagnardes du Sud-Vietnam, l'engoulevent est appelé l'oiseau-forgeron, son cri étant comparé au choc du marteau sur l'enclume. Il est effectivement le patron des forgerons, et forge les haches du tonnerre. La maîtrise dans l'art de la ferronnerie s'obtient en rêvant de l'engoulevent."


Selon Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont S.A.S., 1995, 2019) proposé par Éloïse Mozzani :


En Angleterre, où il est appelé "oiseau des cadavres", ce passereau annonce, en chantant près d'une maison, la mort d'un de ses habitants. Les Français ne semblent pas partager cette croyance tandis que les Américains du Kentuky et du Tennessee font du cri de l'engoulevent un bon présage. Ils croient également que l'entendre pour la première fois de la saison à leur droite porte bonheur, à leur gauche malheur et recommandent si on en voit un de faire un vœu et de se rouler par terre.

Le regard de l'engoulevent a un tel pouvoir, croyait-on au XVIIe siècle en Saintonge, que l'oiseau couvait ses œufs rien qu'avec ses yeux. Ceci est peut-être à rapprocher de la croyance américaine affirmant que les femelles sont aveugles pendant la nidation. On sait en effet que la cécité favorise la connaissance d'un monde de mystères invisibles aux voyants.

Dans les montagnes du Sud-Vietnam, où son cri rapproché du bruit d'un marteau sur une enclume lui vaut d'être le patron des forgerons, "la maîtrise dans l'art de la ferronnerie s'obtient en rêvant de l'engoulevent".

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Dans La Potière jalouse (1985) Claude Lévi-Strauss nous explique que :


"Égoïste, envieux, jaloux, avare, goinfre : au propre ou au figuré, dans les mythes des deux Amériques l'Engoulevent connote l'avidité orale. [...] Poser l'avidité orale comme une catégorie de la pensée mythique invite à se demander si cette catégorie existe en elle-même et par elle-même, si elle forme à soi seule un tout, ou si, en la dégageant des matériaux soumis à l'analyse, on n'a pas isolé une parcelle d'un champ sémantique, un état parmi d'autres d'une transformation. [...]

Oral s'oppose à anal. La psychanalyse nous a rendu cette opposition familière, mais on verra que sous ce rapport, la pensée mythique l'a très largement devancée. L'opposition oral / anal intéresses des orifices corporels. Ceux-ci peuvent être ouverts ou fermés, et selon qu'ils se trouvent dans l'un ou l'autre état ils sont aptes à remplir trois fonctions différentes : fermés, ils retiennent, ; ouverts, ils absorbent ou ils évacuent. D'où un tableau à six commutations : rétention orale, avidité orale, incontinence orale ; et rétention anale, avidité anale, incontinence anale. On ne postulera pas que des mythes existent nécessairement pour meubler toues les cases. Certaines restent peut-être vides, ce qui requerrait une explication. On doit d'abord se demander que les cases sont remplies.

A la suite de l'Engoulevent, des animaux se portent aussitôt candidats. Mais même avant de les faire comparaître, cette façon de poser le problème éclaire l'ambiguïté de l'Engoulevent. Car si cet oiseau connote l'avidité orale, il inverse doublement la rétention anale et doit donc manifester sur le plan anal une certaine forme d'incontinence illustrée le plus souvent pas les pets et, à la limite, par la défécation. Tout un groupe de mythes vérifient cette transformation. A la différence de l'avidité orale qui résulte d'une déduction empirique, l'incontinence anale attribuée à l'Engoulevent résulte d'une déduction transcendantale : enchaînement d'opérations logiques, et non inférences tirées de l'observation. On verra plus loin que les mythes chargent un autre animal, le Singe hurleur, de connoter l'incontinence anale, cette fois par déduction empirique. Pour le moment, c'est sur la rétention anale - qui, dans la table des commutations, est en opposition diamétrale avec l'avidité orale - que nous allons fixer notre attention. L'animal auquel les mythes sud-américains confient la charge de connoter la rétention anales est le Paresseux.

Cette opposition du Paresseux et de l'Engoulevent offre d'emblée un aspect paradoxal. Bien que les genres et le nombre des espèces varie considérablement d'un hémisphère à l'autre, les Engoulevents ont une distribution panaméricaine, régions arctiques exceptées. Comme on l'a aussi vérifié, les mythes où figurent cet oiseau sont remarquablement homogènes d'un bout à l'autre du Nouveau Monde.

[...]

La question est de savoir si, en Amérique du Nord comme en Amérique du Sud, le peuple des nains a un rapport privilégié avec certains animaux, et dans l'affirmative lesquels. [...] Une réponse s'offre immédiatement concernant l'animal par lequel a débuté notre enquête, le seul présent dans les deux hémisphères parmi tous ceux considérés jusqu'ici. Les Mohegan-Pequot, qui sont des Algonkin orientaux, appellent les nains chtoniens maekia'wis, mot dont le sens propre pourrait être "petit garçon" mais qui désigne aussi l'Engoulevent. D'autres loctions relevées chez les Algonkin orientaux assimilent pareillement les engoulevents à des êtres surnaturels de très petite taille : ainsi en mohegan et sur la côte orientale de l'Amérique du Nord depuis les Wanabaki jusqu'aux Delaware, "soulier" ou "Mocassin de l'Engoulevent" pour l'Orchidacée du genre Cypripedium dite en anglais Lady Slipper, en français "Sabot de Vénus" ou "Sabot de la Vierge". La croyance en des nains qui hantent les lacs, la montagne ou la forêt existe chez tous les Algonkin orientaux et aussi chez les Creek, les Cherokee, les Iroquois. J'ai déjà signalé que les Apache identifient les esprits de la montagne à des Engoulevents."

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Michel Boccara, dans un article intitulé "Puhuy, l'amoureux déçu. La mythologie de l'engoulevent en pays maya. Quelques réflexions d'ethnozoologie comparée." (In : Journal d'agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 38ᵉ année, bulletin n°2, 1996. "Ethnozoologie" pp. 95-109) compare le symbolisme de l'engoulevent au Mexique et au Vietnam. L'ensemble de l'article est à lire car nous ne reproduisons ici que sa conclusion :


Ces quelques exemples sud-américains permettent de préciser le symbolisme de l'engoulevent et d'en tenter la synthèse.

De l'Asie à l'Amérique, l'engoulevent oscille entre la symbolique de la puissance et de l'abondance (forgeron et riziculteur) et celle de la déchéance et de la perte (perte de statut, tromperie, perte du feu, perte de son plumage...). La clef de son symbolisme repose dans ses mœurs crépusculaires qui font de lui un oiseau intermédiaire, mais dont la médiation peut échouer ou réussir.

Soit l'oiseau est adapté aux deux mondes : diurne et nocturne, souterrain et céleste, monde des hommes et monde des dieux. Il est alors le médiateur parfait, le messager des dieux, l'oiseau forgeron, le génie, le faiseur d'âmes (Léger, 1982 : 91), celui qui ouvre et qui ferme la porte des mondes (Lévi-Strauss, 1985 : 63).

Soit il est inadapté aux deux mondes et ses tentatives de médiation échouent totalement (l'épouse délaissée et trompée au Yucatan et en Amérique du Sud) ou partiellement, il a un rôle bienfaiteur mais à ses dépens : on lui vole son beau plumage, il n'est pas capable de conserver le feu.

Cette esquisse d'une ethnozoologie comparée de l'engoulevent aura montré l'intérêt qu'il y a à étudier comment est pensé un même oiseau dans des cultures différentes.

Le cas de l'engoulevent est remarquable puisqu'il est présent sur tous les continents et qu'il présente des caractéristiques qui le font "bon à penser" à défaut d'être bon à manger.

Nous avons vu que les traits sélectionnés par les différentes cultures étudiées (cri perçant et répétitif, yeux rougeoyants, avidité orale...) ne l'étaient pas au hasard mais en fonction d'une structure. Cette structure définit, selon l'expression de Claude Lévi-Strauss, un zoème, lequel va prendre des significations différentes dans chacune des cultures considérées. D'ailleurs, c'est ici qu'intervient l'histoire particulière de chacune de ces sociétés.

Ces zoèmes sont alors utilisés avec d'autres éléments (événements historiques, "botêmes", "technêmes"...) pour composer les récits mythiques.

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Mythologie :


Voir l'article de Michel Boccara, précédemment cité, en particulier l'annexe n°1.




Littérature :


1939

Par la bouche de l'engoulevent


Enfants qui cribliez d'olives le soleil enfoncé dans le bois de la mer, enfants, ô frondes de froment, de vous l'étranger se détourne, se détourne de votre sang martyrisé, se détourne de cette eau trop pure, enfants aux yeux de limon, enfants qui faisiez chanter le sel à votre oreille, comment se résoudre à ne plus s'éblouir de votre amitié ? Le ciel dont vous disiez le duvet, la Femme dont vous trahissiez le désir, la foudre les a glacés.

Châtiments ! Châtiments !

René Char, "L'Avant-Monde", Seuls demeurent, 1945.

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Voir aussi la fiche sur l'Ibijau.