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  • Anne

Le Sel



Étymologie :

  • SEL, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1. a) Ca 1120 « chlorure de sodium » (St Brendan, éd. I. Short et Br. Merrilees, 1403) ; b) 1586 fig. (Le Loyer, Quatre livres des spectres, 3 vol., p. 112 : sel et naifveté Attique [d'une épigramme]) ; 2. a) α) 1314 sel de nitre (Henri de Mondeville, Chir., 1792 ds T.-L.) ; β) 1764 les sels (Riccoboni, Hist. de Miss Jenny, p. 143 : on la ranima avec de l'eau et des sels) ; b) 1787 ,composé chimique dans lequel l'hydrogène d'un acide a été remplacé par un métal`` (Guyton de Morveau, Lavoisier, Méthode de nomenclature chim., Paris, p. 2). Du lat. sal, salis masc. (parfois neutre) « sel ; esprit piquant », devenu fém. dans toute la péninsule ibérique et au Sud de la ligne allant de l'embouchure de la Loire au Sud des Vosges (encore au masc. au Nord de cette ligne et en ital., sarde, rhéto-rom.), v. FEW t. 11, p. 83b.


Lire aussi la définition du nom pour amorcer la réflexion symbolique.

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Lithothérapie :


Reynald Georges Boschiero, dans Nouveau dictionnaire des pierres utilisées en lithothérapie (2001), confie :


"Je n'ai personnellement jamais utilisé la halite à des fins thérapeutiques en tant que pierre de contact. Cependant, la présence dans une pièce d'un grand bloc de halite est recommandé lorsque l'on possède des pierres et cristaux utilisés pour les soins et la méditation. Ses effets purificateurs sont bien connus puisqu'il s'agit tout simplement du sel gemme. D'ailleurs, un amas de halite est tout aussi indiqué qu'un amas de quartz dans les opérations de purifications des pierres et cristaux.


Signes astrologiques de prédilection : Cancer ; Poissons.

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Symbolique :

Dans Physica, Le Livre des subtilités des créatures divines de Hildegarde de Bingen (XIIe siècle ; traduction Pierre Monat, 2011), on apprend que :


"Le sel est très chaud et quelque peu humide, il est utile à l'homme pour de nombreux usages. Si on mange sans sel, l'intérieur du corps devient tiède ; mais manger avec du sel en quantité modérée donne force et santé. Si on mange trop salé, cela rend l'intérieur du corps aride et le blesse : le sel, comme du sable, tombe sur le poumon et le dessèche : en effet, le poumon recherche l'humidité, alors que le sel le dessèche et l'oppresse. Et si le sel va sur le foie, il le rend également malade, bien que le foie soit fort et domine le sel. Voilà pourquoi toute nourriture doit être salée de telle manière que l'on sente plus le goût de la nourriture que celui du sel.

Le sel passé au four est plus sain que le sel cru, car l'humidité qui était en lui s'est asséchée. Si on en mange souvent dans le pain et dans les aliments, en quantités raisonnables, il est bon et sain. [Ed. Le sel, est, en quelque sorte, le sang et la fleur des eaux : c'est pourquoi il donne des forces à celui qui en use avec mesure ; mais chez celui qui en use sans mesure, il déclenche une sorte d'inondation et de tempête.]

Le sel cristallisé a une plus grande chaleur que l'autre sel, et il contient même une certaine humidité. Il est utile pour l'homme, ainsi que pour la fabrication de tous les médicaments : si on leur ajoute du sel en quantité modérée, ils sont bien meilleurs. C'est pourquoi ce sel est bien meilleur que les autres, tout comme les pigments ont plus de valeur que les herbes. Si on prend de ce sel modérément avec des aliments ou avec du pain, et même avec un autre condiment, il réconforte, assainit et fait du bien au poumon. Mais si on en mange sans mesure ni modération, on affaiblit le poumon et on le rend malade. Ce sel transpire sous l'effet de la très grande puissance de l'humidité des eaux et de la terre : et ainsi, grâce à sa très grande chaleur et à ses bonnes forces, il donne des forces à l'homme qui l'utilise modérément ; à celui qui s'en sert sans mesure, il les enlève, comme un torrent impétueux.

L'homme endure une grande soif quand il a mangé trop de sel : cela tient au fait qu'il sale son poumon et assèche en lui les humeurs bonnes ; alors le poumon et les humeurs cherchent de l'humidité, et ainsi l'homme a soif. Si, dans ce cas, on boit beaucoup de vin afin de calmer la soif, on fait entrer en soi la folie en buvant du vin outre mesure, comme la fait Loth. C'est pourquoi il est plus salubre et plus sain pour l'homme de boire de l'eau quand il a soif, plutôt que du vin, s'il veut éteindre la soif en lui."

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Dans le Dictionnaire des symboles (1ère édition, 1969 ; édition revue et corrigée Robert Laffont, 1982) de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, on peut lire que :


"Les divers aspects du symbolisme du sel résultent de ce qu'il est extrait de l'eau de mer par évaporation, c'est, dit L.C. de Saint- Martin, un feu délivré des eaux, à la fois quintessence et opposition. C'est à l'aide du sel extrait des eaux primordiales, barattées par sa lance, qu'Izanagi constitua la première île centrale : Onogorojima. A l'inverse, le grain de sel, mêlé à l'eau et qui fond en elle, est un symbole tantrique de la résorption du moi dans le Soi universel. Le sel est à la fois conservateur des aliments et destructeur par corrosion. Aussi son symbolisme s'applique-t-il à la loi des transmutations physiques comme à la loi des transmutations morales et spirituelles (Devoucoux). Le porte-parole du Christ comme sel de la terre (Matthieu, 5, 13) en est, certes, la force et la saveur, mais aussi le protecteur contre le corruption. C'est à cette même propriété sans doute qu'il faut imputer son usage comme purificateur dans le Shintô : Izanagi, à son retour du royaume des morts, s'était purifié dans l'eau salée de la mer. La vertu, purificatrice et protectrice, du sel est utilisée dans la vie courante nippone, aussi bien que dans les cérémonies shintoïstes ; sa récolte fait l'objet d'un important rituel. Placée en petits tas près de l'entrée des maisons, sur la margelle des puits, aux angles des terrains de lutte, ou sur le sol après les cérémonies funéraires, le sel a le pouvoir de purifier les lieux et les objets qui, par inadvertance, se trouveraient souillés.

Condiment essentiel et physiologiquement nécessaire à la nourriture, l'aliment du sel est évoqué dans la liturgie baptismale ; sel de la sagesse, il est par là même le symbole de la nourriture spirituelle. Le caractère pénitentiel qu'on lui attribue quelquefois en la circonstance est, sinon erroné, du moins secondaire. Dans le même ordre d'idées, le sel était un élément important du rituel chez les Hébreux : toute victime devait être consacrée par le sel. La consommation en commun du sel a parfois la valeur d'une communion, d'un lien de fraternité. On partage le sel, comme le pain.

Combinaison, et partant neutralisation, de deux substances complémentaires, il est, outre leur produit final, formé de cristaux cubiques : c'est l'origine du symbolisme hermétique. Le sel est la résultante et l'équilibre des propriétés de ses composants. A l'idée de médiation s'ajoutent celles de cristallisation, de solidification, et aussi celle de stabilité, que précise la forme des cristaux.

Le sel symbolise aussi l'incorruptibilité. C'est pourquoi l'alliance du sel désigne une alliance que Dieu ne peut briser (Nombres, 18, 11 ; Chron., 13, 5). Le Lévitique (2, 13) fait allusion au sel qui doit accompagner les oblations ; en tant que sel de l'alliance, tout sacrifice doit en être pourvu. Consommer ensemble le pain et le sel signifie, pour les Sémites, une amitié indestructible. Un sens identique se trouve dans Philon, quand il décrit la nourriture des Thérapeutes lors du Sabbat ; celle-ci est composée de pain, de sel d'hysope et d'eau claire. Les pains de proposition étaient accompagnés de sel. En raison de son caractère rituel, l'usage du sel sera adopté par les Chrétiens lors des jeûnes, du baptême, etc.


Le sel peut avoir un tout autre sens symbolique et s'opposer à la fertilité. Ici la terre salée signifie la terre aride, durcie. Les Romains répandaient du sel sur la terre des villes qu'ils avaient rasées, pour rendre le sol à jamais stérile. Les mystiques comparent parfois l'âme à une terre salée ou, au contraire, à une terre fertilisée par la rosée de la grâce ; que se retire la salure de l'antique condamnation écrit Guillaume de Saint-Thierry, en s'inspirant du Psaume 106, 34. La terre est infertile parce que salée, dira encore Guillaume, en citant un texte de Jérémie, 17, 6. Tout ce qui est salé est amer, l'eau salée est donc une eau d'amertume, elle s'oppose à l'eau claire fertilisante.

Au Japon, on l'a noté, le sel (shio) est considéré comme un purificateur puissant, en particulier dans l'eau de mer. Dans le plus ancien livre shintoïste japonais, le Kojiki, on peut lui découvrir une origine mythologique. Le grand Kami Izanaki-no-Mikoto, s'étant souillé en voulant revoir sa femme aux Enfers, alla se purifier par des ablutions dans l'eau de mer au petit détroit Tachibana, situé dans l'île Kyushyu. Son nom et celui de sa femme signifient : qui se séduisent mutuellement. Certains Japonais répandent chaque jour du sel sur le seuil de leur maison, et aussi dans la maison après le départ d'une personne détestable. Les champions de sumo, lutte traditionnelle japonaise, en répandent sur le ring avant les combats, en signe de purification et afin que le combat soit menée dans un esprit de loyauté.

Chez les Grecs, comme chez les Hébreux ou les Arabes, le sel est le symbole de l'amitié, de l'hospitalité, parce qu'il est partagé, et de la parole donnée, parce que sa saveur est indestructible. Homère affirme son caractère divin? Il est employé dans les sacrifices."

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D'après Didier Colin, auteur du Dictionnaire se symboles, des mythes et des légendes (Larousse Livre, 2000) :


"Il arrive parfois qu'un enfant vous pose une question innocente, et qu'en lui répondant, avec si possible autant de simplicité qu'il en a eue en vous interrogeant, vous vous surpreniez à refaire le monde. C'est ainsi que, tel un enfant, en vous demandant d'où vient le sel, vous consultez votre dictionnaire, et vous apprenez qu'il est constitué par du chlorure de sodium et omniprésent dans la nature. Mais cela répond-il à votre question ? Non, car cela n'explique pas d'où vient le sel ni pourquoi il existe. en consultant une encyclopédie cette fois, qui met à votre disposition un certain nombre d'informations complémentaires, vous apprenez que le sel est formé d'ions de signes opposés : l'anion et le cation. Cela vous rend-il plus apte à découvrir l'origine et l'utilité du sel ? Non plus. Inutile de chercher plus avant dans un dictionnaire ou une encyclopédie, car vous ne trouverez jamais de réponse pour la simple raison que les informations contenues dans ces ouvrages ne sont jamais révélées sous l'angle que vous avez adopté spontanément pour vous pour cette question. Toutefois, un renseignement peut vous mettre sur la piste pour trouver vous-même la réponse que vous cherchez : vous apprenez que le sang humain - votre sang donc - contient environ la même proportion de sel que l'eau de mer, et que selon la diminution ou l'augmentation de cette dose de sel contenue dans votre sang,, vous pouvez être victime de graves troubles organiques.

Ainsi, non seulement le sel est omniprésent dans la nature, mais il est nécessaire à votre équilibre vital. C'est ainsi que, symboliquement bien sûr, dans l'histoire des hommes, le sel est un instrument de vie ou de destruction selon l'usage qu'on en fait. Dans l'Antiquité par exemple, le sel était employé comme une monnaie pour payer le salaire de paysans, d'ouvriers ou de soldats. Mais c'est aussi à l'aide du sel et du soufre, principes essentiels utilisés par l'alchimiste dans son laboratoire, que Yahvé détruit Sodome et Gomorrhe pour punir les Hébreux de leur folie (Deutéronome XXIX, 21). Puis, ayant bravé Son interdiction de se retourner pour regarder les ruines de Sodome et Gomorrhe, la femme de Loth est changée en statue de sel (Genèse XIX, 26). Enfin, le sel fut souvent associé au pain. Ainsi, en hébreu, les lettres formant le mot sel, melah, forment également, dans un ordre différent, le mot pain, lebem, à une voyelle près, et les offrandes faites à Yahvé contenaient presque toujours du sel. D'où l'on peut en déduire que, vu sous cet angle, le sel, c'est la vie. Cette formule, si souvent employée, est celle qu'il faut retenir quand le sel joue un rôle important dans un rêve. Car l'opposé du sel, c'est l'amertume bien sûr. Dès lors, si vous rêvez de sel, c'est souvent que vous avez besoin de retrouver en vous cet élément vital. En effet, une carence en sel, physiologiquement, ou moralement, est tout à fait préjudiciable."

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Maïa Toll, auteure de Les Cristaux du chaman, 36 cartes divinatoires, A la découverte du pouvoir des pierres et des cristaux (Édition originale 2020 ; Édition française : Larousse, 2021) nous révèle les pouvoirs du Sel :


Mot-clef : Les fondements de l'humanité

Échelle de Mohs : 2


Avant les diamants, les émeraudes ou les rubis, il y avait le sel. Cet antique cristal servait de monnaie, il est à l'origine de villes de routes commerciales et de nouvelles technologies. Bien que les pierres de lune ou les opales puisent vous paraître plus désirables, seul le sel vous est vraiment nécessaire. « Connaissez-vus la différence entre ce dont vous avez envie et ce dont votre corps a vraiment besoin ? » demande le sel. « Pouvez-vous renoncer à ce qui brille pour étancher vos vraies soifs ? Pour embrasser et apprécier ce qui fait les fondamentaux de l'humanité et du bonheur ? » Tout le sel provient de la mer, que ce soit d'anciens fonds marins ou de nos océans. Il parle à la mer de notre sang, nous rappelant que, sans lui, nous ne sommes rien.


Rituel : Lavage au sel

Depuis toujours, on emplie le sel pour séparer ; il extrait les liquide de viandes et les protéines des liquides. Ce processus s'appelle le « relargage ». Utilisons-le pour nous aider à évacuer les émotions d'autres personnes. C'est particulièrement utile pour celles et ceux qui entrent dans l’espace émotionnel d'autrui, comme les thérapeutes ou les coachs.

  • Ajoutez une pincée de sel quand vous vos lavez les main ou baignez-les dans de l'eau salée. Sous la douche, remplissez un gant de toilette de sel et nouez-le pour le fermer ; en vous frottant, le sel se dissoudra et passera au travers du tissu.

  • Pour un moment plus sensuel, parfumez le sel avec une huile essentielle (une goutte par poignée suffit). En vous rinçant, imaginez que les émotions qui vous collent à la peau se détachent et sont évacuées avec l'eau.

Réflexion : Le Sel de la vie

Certaines personnes dans la vie ont la même fonction que le sel dans la nourriture ; dans une fête, elles présentent les gens et font la conversation en allant de groupe en groupe. En leur présence, les discussions se calment, les interlocuteurs restent courtois même quand le ton monte, les caractères irascibles se modèrent et les timides osent. Ces personnes magiques sont comme le sel, on ne les remarque que quand elles sont absentes.

Qui est comme dans le sel dans votre vie ?

« La relation du sel à la saveur est multidimensionnelle : le sel a son propre goût et relève la saveur d'autres ingrédients. Employé correctement, il atténue l'amertume, équilibre le sucré et rehausse les arômes, enrichissant notre expérience gustative. » (Samin Nosrat, Sel, gras, acide, chaleur)

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Symbolisme alimentaire :


Pour Christiane Beerlandt, auteure de La Symbolique des aliments, la corne d'abondance (Éditions Beerlandt Publications, 2005, 2014), nos choix alimentaires reflètent notre état psychique :

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Littérature :


Dans Éclats de sel (Éditions Gallimard, 1996) Sylvie Germain met en scène un personnage principal qui rencontre des personnages du quotidien plus étranges les uns que les autres :


Ce même jour, comme il attendait un tram en s'abritant de la pluie sous un grand parapluie noir à poignée de bois sculpté en forme de tête de canard, un jeune homme accourut et, s'approchant tout près de lui, il lui demanda s'il pouvait se réfugier sous son parapluie le temps qu'arrive son tram. « Ce n'est pas que je craigne la pluie, dit l'intrus tout ruisselant, mais c'est pour protéger ma fleur, elle est si fragile, elle risque de fondre... » Ludvik haussa les sourcils, alors lautre entouvit sa parka d'un beige douteux et laissa entrevoir sa fleur soluble qu'il tenait avec grande précaution sous la doublure. Une fluer étrange, aux pétales biscornus tout en tumescences à facettes d'un gris semi-transparent et à a tige vitreuse hérissée de piquants et de feuilles aux formes irrégulières. « C'est une rose de sel, dit le jeune homme avec un grand sourire, il m'a fallu des semaines pour la faire pousser. Elle est belle, n'est-ce pas ? - Heu, oui, oui... » approuva Ludvik en se grattant un peu l'oreille. L'autre extirpa sa rose saline de son giron et la fit tourner lentement devant les yeux de Ludvik. « La structure est en fer que j'ai ensuite entortillé de ficelle puis j'ai plongé l'ensemble dans une bassine emplie d'eau saturée de sel, mais en procédant en plusieurs étapes. D'abord la corolle, puis la tige. Elle est belle, n'est-ce pas ? - Tout à fait, tout à fait... ». Mais l'autre ne seblait guère se soucier de l'avis de Ludvik, il répétait sa question plutôt sur le mode d'une exclamation. Tout en contemplant sa rose qu'il faisait toujours pivoter sous le nez de Ludvik, il continua : « Née de l'évaporation de l'eau, elle mourrait de son ruissellement trop fort. Les fleurs n'aiment pas la violence. Ma rose est née très lentement, elle a fleuri dans la patience. - Mais si vous êtes si soucieux de votre rose, dit Ludvik, pourquoi donc êtes-vous sorti avec sous cette pluie battante ? - Oh, ça, c'est un secret entre la rose et moi ! Quand il est temps qu'advienne le temps, il faut se hâter. - Oui, bien sûr » opina Ludvik de plus en plus convaincu qu'il avait affaire à un doux dingue, mais comme cette catégorie très hétérogène de gens ne lui déplaisait pas à l'occasion, il poursuivit la conversation sous le parapluie où tambourinaient violemment les gouttes. « Alors, comme ça, soudain, il y a eu urgence ? » L'autre ne répondit pas tout de suite, il pencah légèrement la tête sur le côté, d'un air las, un peu triste, et se tapota les lèvres un instant du bout des doigts de sa main libre. Ses ongles étaient rongés et la peau autour tout écorchée. « Non, pas comme ça, pas soudain, dit-il enfin ; l'urgence date depuis longtemps. Mais elle se déclare à l'improviste. Les roses, qui se nourrissent autant de patience que de lumière, ont un sens très fin, très aigu, de ces menus mystères du temps qui passent inaperçus, ou bien pour des caprices du hasard, aux yeux des gens inattentifs, mais le hasard n'est nullement aussi fantasque et inconséquent qu'on se complaît en général à le croire. Une rose de sel sait de la aussi bien, sinon mieux, qu'une rose végétale. - Mais que sait-elle, exactement ? » Alors le jeune homme changea brusquement d'expression et d'intonation qui se firent dures, agacées presque. « Ce qu'elle sait ? Mais il ne tient qu'à vous de l'apprendre ! Après tout, vous avez une mémoire commune dans le lointain amont du temps, au cœur des mers primordiales. Rebroussez un peu chemin dans vos pensées par-delà le cercle étroit de vos idées toutes faites, surfaites et al faites de surcroît, risquez-vous donc du côté de l'impensé... ah, mais voilà mon tram ! » Et il planta là Ludvik, s'engouffrant dans le wagon de tête avec sa rose à nouveau blottie contre sa poitrine à l'abri de sa parka ;

[...]

Au loin soudain il aperçut une petite silhouette couleur de prune, immobile sur le bord de la route. En s'approchant il vit qu'il s'agissait d'un enfant d'une huitaine d'années environ ; il portait un anorak violet et un bonnet de laine gris clair enfoncé jusqu'aux sourcils. Il se tenait légèrement penché en avant et tournait la tête à gauche et à droite avec lenteur comme s'il inspectait autour de lui. Son bonnet était affublé d'un long cordon de laine tressée dont l'extrémité s'ébouriffait en touffe ; quand il bougeait le tête le cordon jouait au balancier d'horloge. Ludvik ne savait trop si l'enfant était une fille ou un garçon, mais il pensa qu'il cherchait un objet auquel il tenait, tant il scrutait le sol avec application. « Tu as perdu quelque chose ? » lui demanda-t-il. L'enfant se redressa brusquement et lu jeta un regard sombre de dessous son bonnet, puis il lui lança en guise de réponse : « Et toi ? » C'étatiun petit garçon, aux yeux d'un bleu très foncé ; il avait un air si farouche, comme Lubosek le premier soir après sa lamentable chute au bas de l'escalier, que Ludvik éclara de rire. « Ne ris pas si fort, dit le gamin d'un ton sec, tu fais s'enfuir les ombres des oiseaux ! - Les ombres ? fit Ludvik étonné, et elles ont peur des rires ? - Elles n'ont peur de rien, de personne, mais elles n'aiment pas le bruit. » Il s'était déjà détourné et ne prêtait plus la moindre attention à Ludvik ; à nouveau il contemplait le sol. Il plongea une main dans sa poche et en extirpa une poignée de graines qu'il jeta sur la neige, en direction d'une ombre d'oiseau de passage. Et celle-ci s'immobilisa un instant. Ludvik leva la tête, il aperçut un freux se tenant en suspension dans l'air à l'aplomb de son reflet. Puis le garçon sema une nouvelle poignée de graines sur l'ombre d'un autre freux et le même curieux manège eut lieu. « Que fais-tu ? demanda Ludvik. - Tu vois bien, je donne la becquée aux ombres des oiseaux. - En voilà une idée ! Ce sont les oiseaux en chair et en plumes qui ont faim, pas leurs ombres. - Je sais », dit le gamin qui n'en continua pas moins à nourrir ses chimères d'oiseaux. Ludvik remarqua alors que les graines qu'il jetait ne se déposaient pas sur laneige mais y disparaissaient aussitôt, comme si elles fondaient à son contact, et des trous minuscules se creusaient là où elles étaient tombées. Les ombres des oiseaux étaient toutes grêlées, à croire qu'il les avait criblées de miettes de er ou de grains ignés. « C'est quoi, au juste, la grenaille que tu leur lances ? Elle paraît bien acide. » La réponse fusa, aussi acide que la grenaille. « C'est du sel. » A ce mot Ludvik sursauta, mais il se souvint de cette histoire que l'on raconte aux jeunes enfants, et selon laquelle on peut attraper les oiseaux en leur versant du sel sur la queue. Le garçon était encore en âge de croire à de tels contes, et ainsi rassuré, Ludvik entra dans le jeu. « Du sel ? Bonne idée. Et tu en as déjà capturé beaucoup des ombres d'oiseaux, avec ce système ? » Le petit oiseleur ne daigna même pas répondre à cette question idiote, il se contenta de lancer un regard dur vers Ludvik puis, sa réserve de sel étant épuisée, il demeura immobile, bras ballants ; ses lèvres et ses ongles étaient bleuis de froid. Ludvik n'osait plus poser de questions, il se sentait un peu ridicule et de toute évidence ce gamin revêche préférait rester seul ; il s'apprêtait donc à s'en aller quand l'enfant se mit à parler. « Capturer, quel vilain mot, si stupide ! Tes paroles sont comme ton rire, - du bruit, rien que du bruit. » L'enfant avait prononcé ces paroles d'une voix assourdie, sans colère ni mépris, avec tristesse plutôt, et Ludvik fut troublé, atteint même, par cet accent de tristesse, aussi, loin de rabrouer le gamin insolent, il parla à son tour doucement. « Bon, je vais me taire, d'ailleurs je dois partir, mais avant j'aimerais bien que tu me dises à quoi tu penses quand tu jettes du sel sur les ombres des oiseaux. » L'enfant respira profondément puis, le regard toujours perdu dans l'immensité blanche, il répondit presque à mi-voix. « Ces ombres sont pareilles à l'éclat des étoiles dans la nuit, les reflets des nuages sur les champs, le sourire des gens qu'on aime, on en peut pas les attraper mais on peut faire alliance avec eux, leur promettre, - se promettre à soi-même, de ne jamais les oublier. L'amitié, c'est pas seulement avec les gens qu'elle s'établit, c'est aussi avec les animaux, et avec les plantes, les arbres, la lumière, les pierres, le vent et tous les éléments, avec les choses, toutes les choses qui passent et qui sont belles, avec simplicité, avec bonté. Quand on déclare son amitié à quelqu'un, à quelque chose, on fait un pacte de fidélité, de franchise et de respect. Le sel, on l'offre en signe de bienvenue et d'hospitalité, eh bien, moi j'en sème sur tout ce que j'aime en signe d'accueil dans ma mémoire, d'invitation dans mon cœur. » Ludvik était si étonné par ces propos qu'il ne put s'empêcher d'exprimer sa surprise. « Mais qui es-tu ? Tu ne parles pas comme les garçons de ton âge... Comment t'appelles-tu ? » L'enfant se tourna brusquement vers lui et lui fit front avec un air de petite brute prête à en découdre, et il crai plus qu'il ne parla. « Que t'importe mon nom ? Qu'est-ce que ça peut bien te faire qui je suis et comment je m'appelle, hein ? Et qu'en sais-tu si je parle ou non comme les garçons de mon âge, dis ? Je parle comme tu te parlais quand tu avais mon âge, mais cela tu l'as oublié, tu as tout oublié, tu as laissé s'affadir le goût de toutes choses, jaunir le sel de ta mémoire et se corrompre celui de tes serments d'amitié ave le monde, avec les gens. Pff ! »

[...]

« toutes ces larmes, monsieur, qui forment stalactites au fond de nos entrailles, qui s'enroulent en spires autour de nos cœurs, qui nous embuent les songes et la mémoire, et qui se brisent au jour de notre mort, eh bien, elles sécrètent le sel de l'oblation. Car mourir est, qu'on le veuille ou non, une oblation. Est-ce au néant, est-ce à Dieu ? Il faut parier, c'est pile ou face, il n'y a pas de moyen terme, aucune tiède échappatoire. C'est tout ou rien il faut parier, il faut risquer. » [...]

La femme reprit en main son balai et se remit en marche. Elle passa devant Ludvik mais ne lui accorda aucune attention, comme s'il n'était pas là, et elle poursuivit son monologue. « Peut-être qu'à l'heure de notre mort, , c'est le poids du sel déposé par nos larmes qui fait pencher l'âme en partance du bon côté, - celui où Dieu se tait. Oui, pencher du vaste, du lumineux côté, même si on avait parié le contraire. Le sel des larmes pèse un si grand poids, brûle d'un si long feu, il peut bien tout faire basculer, tout embraser, tout purifier, fût-ce au dernier instant. Comment savoir ? N'est-il pas prescrit : "Tu saleras toute oblation que tu offriras et tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l'Alliance à Dieu ; à toute offrande tu joindras une offrande de sel à ton Dieu " ? Puisque la mort est oblation... et alors, quel autre sel lui adjoindre, sinon celui de nos larmes ? Du sel pour purifier, mais pluencore, bien plus essentiellement, pour aviver la soif. Car, lequel, de l'homme et de Dieu, a le plus soif de l'autre, lequel surtout a le plus besoin que l'autre ait soif de lui ? Allez savoir ! En amour, on ne sait jamais rien. Le Christ sur la croix, à l'instant de mourir, n'a-t-il pas dit "j'ai soif"... c'est qu'il avait bu toutes les larmes des hommes, et aait aussi goûté à celles de Dieu. Il est mort au confluent de ces deux pleurements, à la croisée de ces deux soifs. »

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