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Le Quiscale



Étymologie :


  • QUISCALE, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1808 (Boiste). Terme d'orig. inc. auquel corresp. un lat. sav. quiscalus (1816, Vieillot d'apr. Neave t. 4 1940 et Agassiz Aves 1842-46).


Lire aussi la définition du nom pour commencer à découvrir la symbolique de l'oiseau.




Zoologie :


Selon Jean-Pierre Jost et Yan-Chim Jost-Tse, auteurs de L'automédication chez les animaux dans la nature: et ce que nous pourrions encore apprendre d'eux. (Connaissances et savoirs, 2016) :


Le Quiscale bronzé (Quiscalus quiscula) est un grand passereau d'Amérique du Nord. Il est reconnu pour faire usage de quelques espèces de plantes pour traiter son plumage. A cet effet, il prend des fleurs de souci (Calendula officinalis) qui contiennent du pyrèthre (un insecticide puissant) ainsi que du sitostérol qui ont tous deux une action antiparasitaire sur la ponte des acariens. Il met également à profit les citrons dont il pique l'écorce pour en prélever des fragments qu'il frotte consciencieusement sur son plumage. L'écorce de citron contient un monoterpène, le D-limonème. Des tests en laboratoire ont démontré l'efficacité de cette substance contre les puces et les poux. On estime que 97% des poux ainsi traités succombent. Le D-limonène semble aussi être efficace contre les puces du chat (test in vitro). Les oiseaux ont parfois recours à des méthodes assez originales pour traiter leur plumage contre les parasites.




Symbolisme :


Selon Ted Andrews, auteur de Le Langage secret des animaux, Pouvoirs magiques et spirituels des créatures des plus petites aux plus grandes (Édition originale, 1993 ; traduction française, Éditions Dervy, 2017), le Quiscale bronzé et le Quiscale merle ont les caractéristiques suivantes :


Points clés : Victoire sur les excès et les congestions émotionnelles.

Cycle de puissance : Début du printemps.


Si on considère souvent que le quiscale bronzé appartient à la famille des merles (les blackbirds ou « oiseaux noirs » d'Amérique), à l'instar des corneilles et des étourneaux, ce n'est pas le cas. Il fait partie de la famille des ictéridés, celle des sturnelles et des loriots d'Amérique [Les loriots d'Europe appartenant, eux, à la famille des passereaux oriolidés (N.d.T.)] C'est un grand oiseau noir avec une queue très longue. Autour de la tête et des épaules, il a des plumes iridescentes qui varient du bleu au vert, au violet et/ou au bronze, en fonction de la lumière.


Cette coloration traduit souvent un besoin, pour ceux qui croisent le quiscale, de regarder différemment ce qui se produit dans leur vie. En effet, elle nous dit que les situations ne sont pas ce qu'elles paraissent être et que nous devrions les observer correctement - particulièrement toutes les questions relevant des émotions.

Gardez à l'esprit que le noir est la couleur de l'intérieur et du féminin. Les nuances violettes et bronze autour de la tête en particulier signalent généralement que les émotions colorent nos processus de réflexion. Le quiscale peut nous aider à corriger cela.

Au cours de la saison de courtise, la saison des amours, le quiscale mâle replie la queue et crée une sorte de creux en forme de carreau. Cette forme du carreau est souvent synonyme d'activation. Elle attire l'attention sur un besoin probable de devenir plus actif au regard de situations émotionnelles. Avons-nous été trop passifs au plan de nos émotions ? Nous contentons-nous de palabrer sans faire quoi que ce soit pour corriger les situations émotionnelles de notre vie ? Le quiscale est un oiseau bruyant et bavard, mais il peut se présenter comme une invitation à cesser justement de parler pour agir.

Les quiscales sont également des oiseaux très sociables. Il n'est pas rare de voir des gens pris dans des situations émotionnelles déséquilibrées ne cesser de discutailler et de parler de ce qui leur arrive en toutes occasions et dans tous milieux. Il peut être thérapeutique de parler de ses problèmes, mais dans un grand nombre de cas, cela ne fera qu'aggraver les situations et les sentiments corrélatifs. De nouveau, cela peut traduire que nous parlons trop des choses, mais que nous n'en faisons pas assez.

Les quiscales ont dans la bouche, contre le palais, un os quille leur permettant d'ouvrir les glands et de les manger. Pour parler d'un casse-tête ou d'un problème difficile à résoudre, les Américains connaissent bien l'expression « C'est une noix difficile à casser » (It's a tough nut to crack). Le quiscale peut justement nous montrer comment y parvenir au mieux.

Ces oiseaux aiment vivre dans les pins, des arbres très thérapeutiques pour les états émotionnels. Dans cette sorte de médecine homéopathique que l'on appelle les élixirs floraux ou l'aromathérapie, l'essence de pin peut être utilisée pour soulager les états émotionnels intenses, particulièrement les sentiments de culpabilité. [Note personnelle : les élixirs floraux n'ont rien à vois avec les huiles essentielles, ni dans la préparation, ni dans la manière de les choisir]. Encore une fois, cela positionne le quiscale comme un symbole pour vous aider à assainir vos émotions.

Les émotions que l'on ne surmonte pas peuvent engorger notre vie et affaiblir voire congestionner notre corps à un certain niveau. Le quiscale peut nous mettre en garde quant à cette hypothèse, mais il peut aussi nous aider à l'empêcher tout simplement de survenir. Les fientes de quiscale peuvent participer à la pousse de champignons qui, si le vent souffle, sont susceptibles de provoquer des infections de type pneumonie.

La plupart des maladies nous apprennent quelque chose de très symbolique. Les congestions - notamment celles que nous venons d'évoquer et qui ont l'apparence d'une pneumonie - peuvent nous dire que nous retenons nos émotions. Elles peuvent refléter des pleurs réprimés ou un refus de faire face te de traiter certains vieux problèmes ou questions (Avons-nous négligé des problèmes ? Leur avons-nous laissé le temps de se développer ?). Cela peut traduire le refus d'une nouvelle vie ou d'une nouvelle approche de la vie, qui débouche sur un envahissement de notre existence par de vieilles émotions.

Le quiscale nous montre comment faire face à cela. Il nous enseigne la juste expression des émotions. Il peut aussi nous montrer dans quel secteur des excès dilapident notre force vitale et facilitent un blocage de la croissance et du mouvement. Enfin, ils nous apprennent à retrouver le chemin des expériences créatrices et bénéfiques, et à exprimer nos émotions.

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Perig Pitrou propose un compte-rendu de l'ouvrage de Pitarch Pedro, The Jaguar and the Priest. An Ethnography of Tzeltal Souls. University of Texas Press, Austin, 2010. (In : Journal de la Société des américanistes, 2013, vol. 99, no 99-1, pp. 200-206) dans lequel le Quiscale occupe une place particulière :


[...] tout l’effort de Pedro Pitarch vise à démontrer la dimension éminemment instable, tant au point de vue phénoménologique que conceptuel, de l’expérience que les Tzeltal font du monde et de leur corps. Comme nous l’apprend le chapitre 3, intitulé Souls and Signs, la connaissance de l’identité personnelle1, c’est-à-dire de la combinaison des diverses entités animiques qui la constituent, n’est jamais donnée et fait toujours l’objet de pratiques herméneutiques, à l’issue incertaine, s’appuyant sur l’observation de l’apparence physique, des traits de caractère, des symptômes pathologiques ou encore sur l’analyse de récits oniriques. Comme le résume bien un utile appendice (p. 213), au fil du temps on découvre que chaque individu porte dans son cœur un « Bird of the Heart », tel qu’un coq, une poule, un pigeon ou un quiscale bronzé, qui représente une sorte d’énergie vitale impersonnelle dont la fuite ou l’extraction menace la survie du corps. Si l’animal sert ici à penser une force interne, il faut souligner que c’est seulement sous l’angle de la passivité puisque, en fin de compte – comme c’est le cas de beaucoup de récits mésoaméricains mentionnant des tonalli – l’enjeu est surtout de métaphoriser des chocs brutaux susceptibles de causer la maladie, la perte de conscience, voire la mort chez un humain.

 

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Dans sa thèse de littérature française, intitulée Vox populi dans les œuvres dramaturgiques de Victor Hugo, Aimé Césaire et Vincent Placoly. (Littératures. Université des Antilles, 2021)  Julie Monrapha évoque le symbolisme du Quiscale dans l'oeuvre de Césaire :


Césaire utilise la métaphore des oiseaux - « quiscale », « colibri » et « Raimier » - pour symboliser la liberté. Ces trois espèces vivant dans les milieux tropicaux, on constate alors que le poète renverse le symbole occidental de la colombe comme allégorie de la liberté, pour en proposer un nouveau, propre aux milieux insulaires tropicaux.

 

Jean-Raphaël Gros-Désormeaux dans "Faire savoir et savoir-faire la biodiversité : Production, appropriation et régulation des savoirs pour une pratique interdisciplinaire". (Etudes de l’environnement. Université des Antilles, 2021) montre qu'une observation de l'impact des oiseaux sur les cultures pourrait faire changer les représentations associées au Quiscale :


Le Quiscale merle (Q. lugubris) et le Tyran gris (T. domicensis) sont les oiseaux dont les unités fonctionnelles sont bénéfiques à la production agricole. Ils correspondent à des espèces auxiliaires dans les trois systèmes de culture. Notons l’observation d’un Quiscale merle (Q. lugubris) attrapant des escargots : cela traduit probablement une apparente flexibilité comportementale du Quiscale merle (Q. lugubris) qui dans ce cas est favorable aux cultures. Les escargots sont en effet considérés comme étant des ravageurs. [...]

Cette démarche vient ainsi enrichir l’approche agroécologique de la protection des cultures. Plus généralement, elle constitue une opportunité de faire évoluer les représentations d’espèces perçues comme banales ou dérangeantes. Pour exemple, bien que le Quiscale merle (Q. lugubris) véhicule une image négative à la Martinique, ses comportements alimentaires sont bénéfiques aux cultures vivrières de l’île.

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Littérature :


Loïc Céry, auteur d'un article intitulé "La dure vie de l’oiseau Annaô". (Souffle de Perse, 2000, vol. 9, pp. 52-68.) montre que le célèbre oiseau Annaô de Saint-John Perse peut être identifié comme un Quiscale ::


« Je ne connaîtrai plus qu’aucun lieu de moulins et de cannes, pour le songe des enfants, fût en eaux vives et chantantes ainsi distribué… A droite,

on rentrait le café, à gauche le manioc

(ô toiles que l’on plie, ô choses élogieuses !)

Et par ici étaient les chevaux bien marqués, les mulets au poil

Ras, et par là les bœufs ;

Ici les fouets et là le cri de l’oiseau Annaô – et là encore la

Blessure des cannes au moulin ».


« Pour fêter une enfance », III, Eloges, Œuvres Complètes, p. 25.

[...]

Rappelons que dans les notes adressées à Caillois, Saint-John Perse reconnaissait ouvertement avoir créé de toutes pièces le nom même d’Annaô, parlant dans sa lettre du 26 janvier 1953, de « ce nom purement fictif et entièrement créé » 14 et allant jusqu’à expliquer dans celle de février 1953, que cette appellation résultait d’une libre association à une « chanson de gardiens de troupeaux » qu’il se souvenait avoir entendue dans son enfance (cf. O.C., p. 966). Quant à la réalité visée sous l’appellation fictive, Perse insiste dans les deux lettres sur l’existence de ce Quiscalus lugubris, dont il décrit brièvement mais précisément la physionomie et le mode de vie.

[...]

Perse s’est donc réellement appuyé pour identifier l’Annaô, le Quiscalus lugubris, sur une documentation scientifique tout à fait sérieuse et précise, et on constate là à quel point il est attaché à l’exactitude de l’information qu’il utilise. [...] Dans ces notes, l’enjeu est bien pour lui de montrer que, comme le dit Mireille Sacotte, « Saint-John Perse n’invente ni créatures ni mots, comme le fait Henri Michaux pour ses pays imaginaires. Il se contente d’explorer le réel qui est sous ses yeux, celui qu’inventorient et décrivent les dictionnaires. » Sur le terrain du rapport de la poésie au savoir, il convient de considérer ce type de notes à leur juste valeur, ni plus ni moins que comme des éclairages complémentaires permettant d’évaluer le prix accordé par Perse à la précision et à l’authenticité des termes qu’il emploie dans son œuvre. [...]

Je voudrais montrer avant tout en quelques points que le Quiscalus lugubris tel qu’il est décrit par Saint-John Perse est rigoureusement conforme à la réalité, et qu’il n’y a donc pas lieu d’y voir une pure chimère de poète, un « phénix ». Tout d’abord, si Saint-John Perse s’étend comme il le fait dans les deux lettres à Caillois au sujet de l’appellation scientifique de l’oiseau, c’est parce qu’il se plaît à dérouler l’écheveau complexe qui, pour cette espèce comme pour tant d’autres, constitue la bonne nomenclature de leur identité. Il s’y plaît assurément et ce qui peut apparaître ici comme une complaisance doit être mis en regard de cette ivresse du nom juste qui traverse de part en part le poème Cohorte et que l’on retrouve avec encore d’autres implications dans Oiseaux. Cette juxtaposition des appellations a certes quelque chose de ludique, mais renvoie aussi à cette fameuse recherche du « pur vocable » dont on sait l’importance dans la langue de Saint-John Perse. En fait, l’oiseau il nous parle est aujourd’hui reconnu par l’ornithologie française sous le nom de Quiscalus lugubris guadeloupensis, et Saint-John Perse a avant tout raison de préciser l’impropriété de son appellation de merle aux Antilles françaises – qui n’est en fait qu’une appellation locale –, car comme le précise Marcel Bon Saint-Côme : « Ce n’est pas un oiseau de la famille des merles européens. Il est classé dans la famille des Ictéridés (Icterus Bonana). » Les parentés recensées par Perse dans les deux lettres, avec le Florida Grackle ou Quiscalus quiscula ou le Boat-tailed Grackle ou Cassidix mexicanus sont effectives et certifiées comme telles par la documentation dont il s’est servi et sur ce point, nulle contradiction nulle confusion ne peuvent lui être reprochées.

Par ailleurs, l’épithète guadeloupensis s’explique par sa découverte en 1879 en Guadeloupe par un dénommé Lawrence. Il ne s’agit pas là d’une espèce rare, mais tout au contraire d’un oiseau tout à fait commun en Guadeloupe et en Martinique : « Le “merle” Quiscalus lugubris guadeloupensis Lawrence est l’un des oiseaux les plus communs et les plus familiers des Antilles. » Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s’agit bien d’un oiseau diurne, « de plain midi » – comme le dit Saint-John Perse dans sa lettre du 26 janvier 1953 –, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser. Il doit en fait son adjectif de lugubris à cette livrée réellement « noir violacé » que décrit le poète dans ses notes de février 1953, et qui lui donne dans le contexte des oiseaux exotiques habituellement colorés, un peu l’allure d’un (petit) corbeau des Tropiques.

Enfin, à propos de son identification par Saint-John Perse comme un « pique-bœuf », Mireille Sacotte précise que : « décrit comme un oiseau de livrée noire, il ne correspond pas à l’apparence des pique-bœufs que l’on voit partout en Guadeloupe et qui sont blancs. » En fait, l’explication en est très claire : en identifiant ainsi l’oiseau, Saint-John Perse se fonde sur les souvenirs des temps de son enfance, époque où le Quiscalus était encore effectivement un « pique-bœuf » (garde-bœuf selon la réelle terminologie des ornithologues) et faisait partie du paysage habituel des plantations ; depuis lors, il a changé de niche écologique, à la suite de l’introduction dans les petites Antilles, vers la fin des années 1950, d’une espèce d’aigrette, le petit héron blanc, qui s’est substitué à cette ancienne fonction de garde-bœuf tenue par le merle antillais. C’est donc ce garde-bœuf blanc que l’on peut aujourd’hui apercevoir dans les savanes guadeloupéennes et martiniquaises. Le Quiscalus a quant à lui délaissé les champs et est en quelque sorte, largement « urbanisé » aujourd’hui, ayant pris possession des régions habitées – ce qui d’ailleurs pose divers problèmes de nuisance. 37 Aucune invention donc dans cette identification du Quiscalus lugubris par Saint-John Perse, aucun mythe personnel, aucun caprice de poète fantaisiste : cet oiseau est bel et bien véritable et correspond trait pour trait à la présentation qui en, est faite dans les notes adressées à Roger Caillois.

Mais outre même cette authenticité, on peut s’interroger sur le statut exact de la précision dont fait preuve Saint-John Perse dans ses notes. Trois pistes essentielles peuvent être évoquées, qui permettent en tout cas d’en approcher la teneur, en regard du rapport au réel de la poétique persienne :

1) Cette précision est avant tout le gage d’une fidélité au poème lui-même, et en particulier à la réminiscence à laquelle est consacrée une bonne part de la thématique de « Pour fêter une enfance ». C’est en cela qu’on peut d’ailleurs trouver dans les notes de février 1953, comme un éclairage de la mention en question du chant III. Rappelons-nous que ce qui constitue en effet la substance même de l’évocation est bien « le cri de l’oiseau Annaô ». Or, dans les notes, Saint-John Perse parle bien de « cette voix éclatante [qui] se fait entendre sur les savanes et sur les terres cultivées. » 38 Je me permets ici d’attester personnellement la véracité de cette assertion, pour avoir continuellement entendu dans mon enfance ce cri du Quiscalus lugubris, que nous connaissons en Martinique sous le nom de Merle François – un cri effectivement inoubliable. 39 Cette précision est également présente dans les ouvrages ornithologiques dont s’est servi Saint-John Perse pour l’établissement de ses notes, de telle sorte que s’il est, certes, fidèle à la vivacité de la réminiscence, notons également que, comme le dit Joëlle Gardes-Tamine, « il est plus que probable que le souvenir se ravive au contact des textes écrits. » [...]

2) L’importance de la nomination poétique est également réaffirmée à travers ces notes et en l’espèce, le cas de l’oiseau Annaô est en tout cas révélateur. En effet, contrairement à l’oiseau Anhinga ou au cocculus indien, nommés sous leur nom propre dans l’œuvre, le Quiscalus lugubris a donc fait l’objet d’une transposition pour figurer dans le poème, et Saint-John Perse revendique pleinement cette transformation, comme illustration canonique de l’ellipse poétique. Déjà dans la lettre de 1911 à Valéry Larbaud, il parle à propos de l’oiseau Annaô, entre autres, de la raison profonde de ce choix de l’ellipse, expliquant en des termes très précis son goût d’outrepasser l’appellation scientifique pour créer, poète démiurge, le nom poétique :


« Vous mettrais-je encore plus à l’aise en vous avouant que “l’herbe à Madame Lalie” et “l’oiseau Annaô” et bien d’autres noms de plantes et de bêtes (toutes réelles qu’elles fussent et connues de la science) n’auront pour moi rêvé que de mimer la fiction. Non certes que j’eusse dédain des mots connus, mais j’ai toujours senti qu’il y a en nous, pareille au goût de remonter les âges et les races dans leur semi-anonymat, une instinctive horreur de nommer trop spécifiquement, selon la science ou la coutume. Je n’ai jamais aimé nommer que pour la joie, très enfantine ou archaïque, de me croire créateur du nom. Pensez avec moi à toute l’extrême différence qu’il y a entre le “mot” et le “nom”. »

(Lettre à Valéry Larbaud, op. cit., O.C., pp. 793-794)


On ne saurait mieux éclairer les soubassements intimes des trouvailles langagières au cœur de toute œuvre poétique, lieu de toute les « transpositions, stylisations et créations du plan absolu ». [...]

Je dois avouer qu’au début de cette recherche, si j’avais bien pensé pouvoir retrouver dans le fonds zoologique les traces documentaires des notes, je n’avais en revanche jamais soupçonné que ce faisant, j’allais découvrir ce qui est (peut-être) la clé de la véritable origine de l’appellation – car j’en étais resté moi aussi à cette version de la chanson africaine entendue dans l’enfance. Légende dorée à vrai dire, ou plutôt légende de bronze en quelque sorte, car ce que nous apprend la nomenclature établie par Chester A. Reed, du Quiscula quiscula, c’est que l’une des sous-espèces de ce cousin (germain) du lugubris, à savoir le Bronzed Grackle répond au nom latin… d’æneus ! L’étymologie est d’ailleurs tout à fait exacte en l’occurrence, car en latin, æneus signifie bien d’airain, de bronze. Mais ce n’est pas tout : l’ouvrage de James Bond mentionne un autre Blackbird tropical, l’Anoüs stolidus, dont le nom a été abondamment souligné par Saint-John Perse. Le jeune poète, latiniste averti comme on le sait, habitué de la fréquentation assidue des dictionnaires et si féru d’étymologie, aurait procédé à l’une de ces associations dont il avait le secret et qui font de ses poèmes de vrais palimpsestes. Il ne manquait plus qu’à façonner la racine latine æneus pour la plier à la sonorité de l’évocation de l’oiseau, et on obtenait : l’oiseau Annaô – avec en sus, un je-ne-sais-quoi de mystère qu’il s’agissait de renforcer bien des années plus tard par l’invention de la « chanson d’Annaô […] trop belle pour être vraie ». Bien sûr on est loin dès lors de tout « résidu d’ancien bambara [… à moins que ce ne fût de congolais », selon l’explication de Perse, mais l’hypothèse vient en somme confirmer qu’on est là en présence d’un cas exemplaire quant à la nomination telle que la conçoit le poète : respect du réel à travers le nom poétique (l’oiseau Annaô étant bien cet oiseau de couleur bronze observable dans la réalité), transposition alliant le sens et le son dans le foyer d’un mot évocateur, référence dissimulée à l’étymologie. C’est dans cette mesure que « la poésie triomphe » in fine, ayant payé son tribut au réel et dans une allégeance aux pouvoirs suggestifs du langage.

3) Enfin, ce qu’induit la précision des notes de 1953, en conséquence de tout ce qui précède, c’est la nécessité de considérer avec des précautions toutes particulières, d’indispensables trésors de nuances, la place qu’occupe la référence dans l’œuvre. [...] S’il est ainsi important de savoir que la description du Quiscalus lugubris effectuée par Perse dans ses notes est rigoureusement exacte – et que le réel visé ici est donc en tout point respecté –, il est encore plus essentiel de connaître la genèse de l’oiseau Annaô. On aboutit ce faisant à une réévaluation, une reformulation de la place du référent dans cette poésie, aux confluences du rapport au réel et au monde, du lien au savoir et du travail du mot : de la noblesse du référent dans l’œuvre d’un poète qui a si bien su « conjuguer les largesse du songe et la marqueterie du savoir. »


Note : dernière citation extraite de Roger Caillois, « Eléments pour un panégyrique de Saint-John Perse », article paru dans Le Figaro du 11 mars 1975 (cf. Joëlle Gardes-Tamine, op. cit., p. 178)

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