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  • Anne

Le Chimpanzé



Étymologie :

  • CHIMPANZÉ, subst. masc.

Étymol. et Hist. 1738 quimpezé (La Brosse d'apr. Buffon, Hist. naturelle, t. 14, p. 51) ; 1756 chimpanrée [sic] (Brisson, Le Règne animal, p. 189 ds König, p. 64) ; 1766 champanzee [noté comme mot angl.] (Buffon, Hist. naturelle, t. 14, p. 43) ; 1803 chimpansé (Boiste) ; 1838 chimpanzée (Ac. Compl. 1842) ; 1845 chimpanzé (Besch.). Empr. à une lang. indigène du Congo V. König, pp. 63-64 ; FEW t. 20, pp. 86-87).

Lire aussi la définition du nom pour amorcer les premières pistes d'interprétation symbolique.




Zoologie :


Selon Matt Pagett, auteur de Le petit livre de merde (titre original What shat that ?, Quick Publishing, 2007 ; édition française Chiflet & Cie, 2008) :


"L'homme descend du singe, comme semblent l'affirmer bon nombre d'études biologiques et comportementales. Nous savons désormais que le singe a des traditions sociales très proches des nôtres mais l'étude de ses excréments aboutit à des conclusions a priori plus intéressantes que celles faites sur les déjections humaines.

Description : Les crottes de chimpanzé contiennent parfois des feuilles et des graines, ainsi que des poils avalés par l'animal lors de sa toilette.

Science appliquée : En 1995 la biologiste Jane Goodall, intriguée par des feuilles d'Aspilia dans une merde de chimpanzé, a démontré que ces feuilles recouvertes de pils fonctionnaient comme un ruban de Velcro car les vers parasites venaient s'y fixer. Les feuilles d'Aspilia n'ont aucune valeur nutritive, elles prouvent simplement sue le chimpanzé pratique l'automédication.

Le chimpanzé est d'autant plus proche de l'homme qu'il est capable de mentir. En Oklahoma, la guenon Lucy Temerlin pensionnaire d'un institut pour primats, à qui l'on enseignait le langage des singes pour comprendre comment elle pouvait apprendre et communiquer, déposa un jour sa crotte au beau milieu de la pièce. On lui demanda alors si elle était la coupable. Elle fit signe sue "non", désigna une étudiante et un journaliste, puis reconnut qu'elle avait menti et s'excusa devant les scientifiques bluffés. Il y avait de quoi ! Un aspect plus sinistre de la relation homme-singe a été révélé en 2006 au Cameroun, quand l'analyse d'excréments de chimpanzés a démontré la présence du virus SIV, très proche du virus du SIDA. On pense que, véhiculé par la viande de singe, ce virus aurait atteint l'homme au début du XXe siècle. Apparemment inoffensif pour les singes, le SIV s'est adapté à l'homme, pour créer cette pandémie mondiale qui affecte maintenant 40 millions d'individus.


Rien ne se perd : Seuls les chimpanzés en captivité sont coprophages (ils mangent leurs excréments). Pour faire chier les gardiens ?"

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Selon Frans de Waal, auteur de Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux (Édition originale 2016 ; traduction française : Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016) :


« Nous nous sommes heurtés à ce problème lorsque nous avons étudié la reconnaissance facile chez les chimpanzés. A l'époque, la science avait déclaré l'homme unique, car, pou reconnaître les visages, il était de loin meilleur que tous les autres primates. Nous testions ces derniers essentiellement sur des visages humains, et non sur ceux de leur espèce, ce qui ne semblait gêner personne. Lorsque j'ai demandé à l'un des pionniers dans ce domaine pourquoi la méthodologie s’était toujours cantonnée aux figures humaines, il ma répondu : "Nos visages sont si différents les uns des autres que, si les primates n'arrivent pas à les distinguer, ils ne pourront sûrement pas le faire pour leur propre espèce."

Mais quand Lisa Parr, une de mes collègues au Centre national Yerkes de recherche sur les primates, à Atlanta, a testé les chimpanzés sur des photographies de leurs congénères, elle a constaté qu'ils étaient très bons. En sélectionnant des images sur un écran d'ordinateur, ils voyaient le portrait d'un chimpanzé immédiatement suivi par deux autres photos : le même animal vu sous un autre angle et un animal différent. Les chimpanzés, entraînés à reconnaître les ressemblances (un processus appelé "mise en correspondance"), n'ont eu aucun mal à sélectionner le portrait qui ressemblait le plus au premier. Les grands singes ont même détecté les liens familiaux. Après avoir regardé le portrait d'une femelle, on leur donnait le choix entre deux visages de jeunes, dont l'un était son petit. Ils le reconnaissaient uniquement grâce aux ressemblances physiques, puisqu'ils n'avaient jamais rencontré ces individus. La reconnaissance faciale des singes est en fait aussi bonne que la nôtre. Aujourd'hui, il y a un large consensus pour la considérer comme une capacité commune, d'autant plus qu'elle engage la même partie u cerveau chez l'homme et chez les autres primates.

[...]

Ayumu est un jeune mâle qui, en 2007, a ridiculisé la mémoire humaine. Entraîné sur un écran tactile, il arrive à se souvenir d'une série de chiffres de 1 à 9 et à les taper dans l'ordre correct, bien qu'ils apparaissent sur l'écran dans une disposition aléatoire et soient remplacés par des carrés blancs dès qu'il commence à taper. Ayant mémorisé les chiffres, Ayumu touche les carrés dans le bon ordre. La réduction de la durée d'apparition des chiffres à l'écran ne semble pas le perturber, alors que les humains deviennent d'autant moins précis que le laps de temps raccourcit. J'ai moi-même passé le test et j'ai été incapable de me souvenir de plus de cinq chiffres après avoir fixé l'écran pendant plusieurs secondes, alors qu'Ayumu n'a besoin de le regarder que pendant 210 millisecondes pour en faire autant. Dans une étude complémentaire, on a réussi à entraîner des humains pour atteindre le niveau d'Ayumu sur cinq chiffres, mais le grand singe peut en mémoriser neuf avec un taux de réussite de près de 80%, ce qu'aucun homme ne sait faire. Face à un champion britannique de la mémoire, célèbre pour être capable de mémoriser un eu de cartes entier, Ayumu est sorti "chimpion".

La mémoire photographique d'Ayumu a provoqué dans la communauté scientifique un choc du même oprdre que les analyses ADN qui avaient révélé, un demi-siècle plus tôt, que les humains sont trop proches des bonobos et des chimpanzés pour mériter un genre à eux. [...]

Ce grand singe s déjà fait mentir le principe selon lequel tous les tests d'intelligence, sans exception, doivent confirmer la supériorité humaine. »

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Dans son Atlas de zoologie poétique (Éditions Arthaud-Flammarion, 2018) Emmanuelle Pouydebat expose les caractéristiques du maître de l"automédication, le chimpanzé (Pan troglodytes) :


Ce grand singe est un primate, comme nous. Certes un peu plus poilu, mais un hominidé. Cet animal, comme nous, est tout simplement incroyable. Comme nous ? Ne nous hasardons pas dans la comparaison, car cette espèce est plus performante dans bien des domaines. Un des talents des chimpanzés pourrait bien nous être utile : ils savent se soigner. Les chimpanzés, notamment eux de Tanzanie ou d'Ouganda, sont connus depuis les années 1970 pour utiliser des plantes à propriétés médicinales. Ils consomment des fruits aux propriétés antimicrobiennes, qu'ils associent parfois à d'autres substances pour éviter de pâtir de leur toxicité. D'autres consomment des fleurs aux propriétés antibiotiques ou des feuilles aux vertus antiparasitaires, qui favorisent le transit ou qui peuvent même stimuler des contractions utérines. Les chimpanzés arrachent aussi parfois des écorces et lèchent la résine dont certaines molécules tuent les vers parasites et dont les composés actifs ralentissent la croissance des cellules cancéreuses, in vitro. Fait très intéressant, selon les populations de chimpanzés, les comportements d'automédication diffèrent. Si bien qu'il est tout à fait possible que l'automédication chez les chimpanzés soit un phénomène naturel. Quand les chimpanzés se sentent malades, ils recherchent un arbre spécifique dont ils ingèrent quelques feuilles très amères. Or elles se composent de molécules efficaces contre les parasites du genre plasmodium, responsables du paludisme. Les chimpanzés consomment près de dix autres parties de plantes dont les extrait sont actifs contre le parasite. Ainsi, contrairement aux humains qui utilisent un petit nombre de molécules pour lutter contre le paludisme, les chimpanzés diversifient les apports conte la prolifération des parasites. Enfin, ils confectionnent des nids, tous les soirs, au moment du coucher. Or, en Ouganda, ils les fabriquent dans une zone où les moustiques sont beaucoup moins présents. Choisissent-ils leurs végétaux de construction pou leurs capacités à faire fuir les moustiques et/ou pour leur flexibilité, octroyant plus de confort ? Réponse à venir.

La pharmacopée des chimpanzés est étudiée depuis peu de temps. en revanche, leur étude a permis dans les années 1960 à Jane Goodall de remettre en cause la définition des humains. Pourquoi ? Car les chimpanzés sont de grands utilisateurs d'outils dans divers contextes : la pêche aux termites, au miel ou à la moelle osseuse avec des branches, la casse des noix avec des pierres et des branches, la fabrication de branches pointues pour harponner et consommer les galagos, la fabrication de "chaussures" pour se protéger les pieds lors de l'ascension des troncs d'arbres épineux, etc. Bon nombre de ces utilisations d'outils sont complexes et nécessitent un apprentissage, pendant lequel certains mamans sont très actives en montrant les bonnes actions à accomplir. La pédagogie serait ainsi, pour certains, une science partagée avec les chimpanzés. Autre fait passionnant, les techniques utilisées diffèrent selon les populations (Ouganda, Côte d'Ivoire, Guinée, etc.). De nombreux auteurs n'hésitent donc pas à parler de tradition voire de culture pour cette espèce. Ce qui fait naître un autre type de questionnement. Les chimpanzés innovent-ils ? En forêt de Taï, en Côte d'Ivoire, des chimpanzés employaient depuis plusieurs générations des branches pour casser des noix très dures (Dura laboriosa). Un jour, Eureka, une femelle du groupe, a utilisé une pierre, employant ensuite cette nouvelle méthode régulièrement sous les yeux de ses congénères. Que s'est-il passé ? D'autres chimpanzés ont commencé à casser leurs noix avec des pierres. Si bien qu'après plusieurs générations, toute cette population de chimpanzés a changé d'outils pour ouvrir les noix, passant des branches aux pierres.

Les chimpanzés sont donc des fabricants d'outils innovants. Mais il est un domaine où ils excellent davantage encore : la mémorisation. Ces mêmes chimpanzés de Côte d'Ivoire gardent en mémoire une carte mentale géométrique de leur territoire de 25 kilomètres carrés, se déplaçant d'une ressource à l'autre presque enlignes droites. Les chimpanzés savent très bien où aller selon la fructification et les dangers (les autres chimpanzés !), malgré une visibilité à 30 mètres, au mieux. Ils planifient les trajets les plus courts grâce à des repères topographiques et une représentation spatiale qui leur permet de calculer la distance à parcourir et la direction à prendre depuis n'importe quel lieu.

Mais la démonstration de leur capacités de navigation et de mémorisation ne s'arrête pas là. Des chercheurs ont comparé de jeunes chimpanzés avec des étudiants universitaires lors d'un test de mémoire spatiale sur ordinateur,impliquant tout d'abord de cliquer sur les nombres, un par un, dans le bon ordre. La tâche se complique ensuite puisque dès que le chimpanzé (ou l'humain !) appuie sur le nombre un, les autres nombres se recouvrent d'un rectangle blanc. Il doit alors cliquer sur les rectangles blancs, dans le bon ordre, pour obtenir une récompense. Résultat ? Les chimpanzés répondent juste dans 80% des cas, soit deux fois plus que les étudiants. Ils possèdent dès leur jeune âge des capacités de mémoire visuelle très développées, agissant comme une sorte de mémoire photographique. cette capacité leur permet sans doute, dans la nature, de mémoriser et de déceler les lieux où se trouvent les meilleurs fruits et les meilleurs itinéraires. Ainsi, quand ils ne cassent pas volontairement nos dispositifs ou nos caméras, quand ils ne nous lancent pas toute sorte de projectiles, l'expérimentation foisonne de découvertes toujours plus surprenantes.

Les médecins traditionnels et les villageois utilisent les mêmes parties des plants que les chimpanzés, pour des usages similaires. Or, sur les 500 000 plantes de la planète, 10% seulement sont étudiées pour leurs propriétés biologiques et chimiques. Les plantes que ces chimpanzés sélectionnent deviendront sans nul doute nos médicaments de demain.


"Fascination continuelle, plaisir continuel, travaux continuels." Jane Goodall)

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Symbolique :


Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France et auteur de Premiers Hommes (Éditions de Noyelles, 2016), nous explique à quel point les chimpanzés nous ressemblent :


"Empathie, solidarité, sympathie, affection... Tout cela peut sembler humain, trop humain, mais toutes les choses de la vie évoquées ici ont été observées et continuent de l'être parmi les dernières populations de chimpanzés survivant sur une Terre envahie par les hommes.

Étant aptes à apprécier toutes situations et leurs significations, il en est de même lorsqu'elles sont décalées ou comiques, ce qui les fait rire. On pourrait dire qu'il ne leur manque que le langage et le sacré. Les chimpanzés utilisent une grande diversité de cris et de vocalises et, surtout, une diversité de gestes et d'attitudes corporelles en rapport avec la richesse de leurs comportements sociaux qui, comme on l'a vu, varient culturellement d'un groupe à l'autre. S'ils n'ont pas de langage articulé, on peut dire qu'il ne leur manque en réalité que la parole. C'est d’autant plus troublant qu'ils utilisent des codes complexes à interpréter pour nous. Ainsi cette observation étonnante : un groupe de chimpanzés, à l'heure la plus chaude de la journée, s'arrête pour faire la sieste. Le dominant leur a indiqué qu'il est l'heure de se reposer en frappant sur un tronc d'arbre. Un coup, pour une courte sieste ; deux coups, pour une sieste plus longue...

Tout ce qui touche aux intentions, à la prévarication, à l'empathie, à la sympathie, aux peines et aux joies s'inscrit dans une "théorie de l'esprit". Les hommes, les chimpanzés et la plupart des hominidés comprennent l'état d'esprit de leurs congénères (ce qui vaut entre les chimpanzés et nous). Mais il y a encore plus étrange. Au cœur de la forêt de Taï où vivent les chimpanzés du film, se trouve un gros tronc d'arbre mort dans lequel ils ont empilé de grosses pierres. Il se passez de drôles de choses dans cet endroit vraiment curieux. On y voit un chimpanzé qui agite son corps comme s'il entrait en transe, e corps tendu, poussant des cris de plus en plus soutenus avant de s'élancer sur le tronc, en le frappant de ses mains et de ses pieds : on le voit encore prendre une pierre et la jeter sur le tronc. Ce comportement n'est pas lié à la recherche de nourriture ni accompli dans le cadre d'une parade sociale ou d'intimidation car, le plus souvent, l'acteur est seul. Pourquoi de telles "incantations" ? est-ce que les chimpanzés croient - ou craignent - en des esprits de la forêt ? Plus on les connaît, plus on connaît tout ce que nous partageons avec eux depuis nos origines communes, et plus ils deviennent humains...

Ou nous chimpanzés..."

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